La voix qu'on ne compte pas

La cloche sonnait à la septième heure, et Talen l'entendait toujours venir avant les autres — un frémissement dans le bronze, une seconde d'avance, jamais davantage, mais qui lui appartenait. Puis le vacarme tombait sur toute la maison, et quatre cents apprentis se levaient d'un coup dans le froid en jurant contre le même morceau de métal.
On appelait l'Académie les Sept Anneaux parce qu'on l'avait bâtie ainsi, trois ou quatre siècles plus tôt : sept galeries rondes emboîtées les unes dans les autres autour d'une cour centrale, une par degré d'apprentissage, la plus large au-dehors et la septième au cœur. C'était une belle idée. Elle n'avait pas tenu deux générations. Depuis, chaque maître un peu considérable y avait ajouté son aile, sa salle, son escalier ; un Archonte de l'Air avait fait monter une tour pour ses instruments ; un autre avait fait murer trois portes en assurant que c'était provisoire, et le provisoire durait depuis cent ans. Il en résultait un bâtiment où l'on pouvait être du quatrième anneau et dormir au-dessus des cuisines du premier, où des escaliers grimpaient vers des portes qu'on n'ouvrait plus, et où les nouveaux passaient leur première lune à se perdre. Les anciens les y aidaient : c'était une tradition solide que d'envoyer un petit du premier chercher le huitième anneau, qui n'existait pas, et de le récupérer deux heures plus tard au fond d'une réserve à charbon, couvert de suie et persuadé d'avoir simplement pris le mauvais couloir.
On entrait vers huit ou neuf ans, on montait d'un anneau en fin d'année sauf instruction contraire des maîtres, et l'on sortait du septième — ceux qui en sortaient tout du moins — mage acompli. Jusque-là tout le monde portait la même robe grise, mangeait la même bouillie d'orge et suivait les mêmes cours. Personne ne connaissait sa couleur avant que l'éveil ne la lui dise. Celui-ci pouvait venir à n'importe quel âge, à douze ans pour les plus pressés, à dix-sept pour ceux qui commencaient à ne plus dormir. En attendant, les écoles regardaient. Elles dotaient des chaires, envoyaient une fois par lune leurs délégués s'adosser au fond des salles, et notaient des noms sur des listes qu'aucun apprenti n'avait jamais vues et dont tous parlaient au dortoir avec l'assurance de ceux qui inventent sans effort.
À la septième heure, le soleil tombait dans la cour ronde et y posait une flaque chaude que les plus jeunes se disputaient à coups d'épaule. Talen s'asseyait à l'écart, sur la pierre que le soleil n'atteignait pas. Wess le trouvait toujours au même endroit.
— … donc j'ai recompté, et j'en suis à quarante-deux, ce qui est impossible.
Il s'assit sans dire bonjour, en reprenant une conversation que Talen ne se souvenait pas d'avoir eue. C'était sa manière : il n'entrait pas dans une journée, il la continuait.
— Bonjour, Wess.
— Quarante-deux marches, Talen. Et vue de la cour, la tour de l'aile est en fait trente. J'ai compté les rangs de pierre depuis la fontaine.
— Tu as compté les marches d'une tour depuis une fontaine ?
— Deux fois parce qu'on me dérange sans arrêt.
Il n'avait jamais demandé à Talen pourquoi il s'asseyait à l'ombre quand il y avait du soleil à deux pas. Il ne demandait presque jamais pourquoi, et c'était, de toutes ses qualités, celle que Talen appréciait le plus. Il parlait en fouillant dans sa robe, et en sortit un paquet de linge d'où monta une odeur d'anis et de cendre chaude.
— Tiens. De ce matin.
— Tu vas finir par me dire d'où ça sort ?
— Il y a un trou dans le mur derrière les buanderies, et il y a en bas un boulanger qui a trois filles et une dette de jeu. Je n'en dirai pas plus, chacun a son jardin secret ! Il rompit le pain et tendit la plus grosse moitié. Mange vite. Si Crehn le voit, il le confisquera et le mangera.
Wess tira ensuite de son autre poche un carnet gras, corné, fermé par une ficelle, qui était le véritable centre de son existence à l'Académie. Il y tenait les paris. On pariait sur tout, dans les anneaux, mais surtout sur les éveils : quelle école prendrait qui, et quand. Cela se réglait en figues sèches, en gâteaux au miel et, pour les gros engagements, en tours de corvée.
— J'ai pris quatre mises hier soir. Deux sur le Feu pour Nardec, une sur l'Eau pour la petite du cinquième, et val Aurin qui a encore posé six figues contre toi.
— Contre moi.
— Il dit que tu n'auras rien. Que tu resteras un Lié, qu'on te gardera pour balayer, et qu'on finira par te rendre à tes moutons. Wess mouilla son crayon, très professionnel. J'ai couvert.
— Avec quoi ?
— Tout ce que j'ai. Et une partie de ce que je n'ai pas encore.
Talen mâchait son pain et regardait la cour. À quatorze ans, il était l'un des derniers de sa volée à n'avoir toujours aucune couleur, et il y avait des nuits où cela le tenait éveillé plus sûrement que le froid.
— Et s'il a raison ? Si je n'ai rien du tout ?
— Alors je suis ruiné, tu me dois des figues jusqu'à la fin de ta vie, et je te suis partout pour te les réclamer. Wess referma son carnet d'un coup sec. Franchement, comme avenir, ça me va très bien.
Wess était de Luminara, de la ville basse, fils d'un homme qui posait des ardoises et d'une femme qui les vendait. Il en avait gardé la charpente : large, bâti bas, les épaules déjà d'un homme sur des jambes trop courtes pour elles, et des mains épaisses qui avaient monté de la pierre sur des toits avant de tenir un crayon. Le visage ne suivait pas — rond, criblé de taches de son, et d'une nature à ne garder aucune trace : les coups s'y effaçaient en deux jours, les vexations en moins que cela. Ses cheveux couleur de paille ne tenaient dans aucun sens et il les rabattait de la main vingt fois par jour sans résultat ; il lui manquait un coin de dent sur le devant, souvenir d'une gouttière dont il racontait l'histoire autrement selon les jours et selon le public. Sa robe grise était trop courte aux poignets, parce qu'il poussait plus vite que l'intendance, et marquée à hauteur de ventre de tout ce qu'il y avait mangé depuis une lune. Sa corde de don tenait juste de quoi tiédir l'eau d'une bassine, et il le disait lui-même, le premier, avant que quiconque ait le loisir de le lui apprendre. Il était tombé dans l'anneau de Talen au dernier passage : sa volée était montée au cinquième sans lui, et il en parlait comme d'un choix de carrière mûrement pesé. Il travaillait pourtant plus dur que la moitié de la salle, pour des résultats que personne ne remarquait, et cela ne semblait lui gâcher aucune journée.
Le premier soir, il avait posé ses affaires sur la paillasse voisine sans rien demander et s'était mis à parler. Talen, à cette époque, ne parlait à personne. Il avait répondu par des mots seuls, puis par des silences, puis par cette froideur nette dont il savait qu'elle faisait reculer les gens — elle les avait tous fait reculer depuis Caelith. Wess n'avait pas reculé. Il était revenu le lendemain, et le jour d'après, avec des nouvelles du monde dont Talen n'avait rien à faire et des choses à manger dont il avait grand besoin, sans se vexer une seule fois, jusqu'au matin où Talen s'était surpris à l'attendre dans la cour. Il ne le lui avait pas dit. Il ne le lui dirait probablement jamais. Wess n'avait pas l'air d'attendre qu'on le lui dise.
— Ce soir, l'escalier du fond, dit-il en se relevant et en s'époussetant. Celui de l'aile est. J'ai compté les marches depuis la cour : il monte plus haut que le toit qu'on voit d'en bas. Ça veut dire qu'il y a quelque chose au-dessus.
— Il ne mène nulle part. Ils ne mènent jamais nulle part.
— C'est exactement ce qu'on dirait s'il menait quelque part.
La cloche sonna sa dernière volée, et la cour se vida vers la salle haute.
Maître Vharn enseignait la première chose de toutes, celle qu'on devait porter avant de pouvoir porter le reste : les cristaux. Il avait une voix sèche, qui ne montait ni ne baissait, une voix de greffe et d'inventaire, et il commençait toujours par la même phrase, du même ton, comme on récite une prière dont on a oublié qu'elle était une prière.
— Cinq voix tiennent le monde. Qui me les nomme ?
Une dizaine de mains se levèrent. Il en désigna une, celle du fils val Aurin, par habitude — on désignait les val Aurin par habitude.
— La Lumière, qui ordonne, récita Corvane en se levant comme il convenait, le menton haut. Le Feu, qui forge. L'Eau, qui garde. La Terre, qui porte. L'Air, qui écoute. Cinq voix, cinq rais et un Chant.
— Un Chant, répéta Vharn. Et le Chant ?
— L'accord des cinq. L'équilibre du monde. Quand les voix se tiennent, le monde tient.
— Et quand l'une domine ?
Corvane eut le sourire de qui connaît la réponse depuis l'enfance.
— C'est la Lumière qui mène le Chant. C'est sa charge et les autres suivent.
— Bien.
Vharn laissa le mot tomber. Talen, lui, n'avait pas bougé, et il écoutait deux choses à la fois. Vharn bien sûr mais aussi une autre voix, très ancienne, qui ne disait pas du tout les mêmes mots. Là d'où il venait, sur les landes de Caelith, les vieux ne chantaient pas cinq voix. Ils chantaient les six, et ils les chantaient sans maître — six voix dans le noir, aucune au-dessus des autres, et le monde qui tenait justement parce qu'aucune ne menait. Il avait grandi avec ce chant dans la gorge avant de savoir ce qu'il voulait dire. Personne, ici, ne lui avait expliqué pourquoi on avait retranché une voix et donné un maître aux cinq qui restaient. On ne le lui avait pas expliqué parce qu'on ne se posait pas la question.
Le maître déroula sur la longue table la carte d'Eryndor, celle qu'on recopiait au troisième anneau jusqu'à la savoir par cœur, et posa le doigt sur chacune des cinq marques rouges qui la trouaient. Sous Luminara, la Lumière — ils étaient assis dessus à cet instant même, à quelques centaines de pieds de pierre près. Au nord-ouest, dans les feux de Fort Astryx, celui du Feu, gardé par les nains qui vendaient leurs éclats fort cher et n'en cédaient jamais un de plus qu'ils n'avaient décidé. Au sud, sous les eaux de Thalarys, celui de l'Eau. Aux hauteurs de Volidor, au Nord, celui de l'Air. Et loin à l'ouest, presque au bord du vélin, dans une tache verte que le cartographe n'avait pas pris la peine de détailler, celui de la Terre — l'Emerald Sylve, où nul homme de Luminara n'avait mis les pieds depuis des générations et dont on ne parlait plus qu'au passé.
— Un cristal ne se contente pas d'être là. Il travaille le pays autour de lui. L'air y est différent, les saisons y sont différentes et la terre y donne autre chose. Et les hommes qui y naissent ne s'éveillent pas au hasard : là où dort un cristal, son école abonde et son opposée se fait rare. Qui me donne les opposées ?
— Le Feu et l'Eau, maître. La Terre et l'Air.
— Et la Lumière ?
Il y eut ce petit flottement qu'il y avait toujours à cet endroit de la leçon, et que Talen avait fini par guetter. Un garçon du fond commença une phrase et s'arrêta au milieu du premier mot. Vharn ne le reprit pas ; il ne parut même pas l'avoir entendu.
— La Lumière n'a pas d'opposée. Elle a des ennemis, ce qui n'est pas la même chose, et ce n'est pas la leçon d'aujourd'hui. Autre question : pourquoi compte-t-on trois fois plus de mages de l'Eau à Thalarys qu'ici ?
Wess leva la main. Il levait toujours la main, ce que Talen admirait sans le lui dire, parce qu'il fallait un certain courage pour la lever quand on se trompait aussi souvent.
— Parce qu'ils ont la mer, maître.
Deux rangées rirent. Vharn attendit que le rire s'éteigne de lui-même, ce qui prit plus longtemps que si on l'avait fait taire.
— Non. La mer n'y est pour rien : il y a des ports tout le long de la côte et des mages de l'Eau nulle part ailleurs en pareil nombre. C'est le cristal, et rien d'autre. Asseyez-vous.
Wess se rassit sans se démonter et nota quelque chose dans un coin de sa tablette qui n'avait certainement aucun rapport avec la leçon. Talen se pencha vers lui.
— Tu n'étais pas si loin.
Wess le regarda un instant, l'air de vérifier s'il se moquait, vit qu'il ne se moquait pas, et parut trouver la journée nettement meilleure.
— Et qui a fait cette carte ?
— Vaelthar, maître.
Et Vharn, qui n'avait pas dans la voix de quoi réchauffer un caillou, s'arrêta. C'était la seule chose au monde qui lui faisait cet effet-là, et les anneaux se le passaient de volée en volée : pour voir le vieux Vharn devenir presque humain, il fallait le lancer sur l'Architecte.
— Vaelthar, dit-il. Avant lui, il n'y avait pas d'écoles. Il y avait des hommes qui sentaient quelque chose, qui l'appelaient chacun d'un nom différent, et qui mouraient jeunes en se brûlant à ce qu'ils portaient. C'est lui qui a séparé les voix. C'est lui qui leur a donné leurs noms, leurs formes, leur grammaire. C'est lui qui a compris qu'un éclat non scellé finit toujours par tuer la main qui le tient, et qui a trouvé comment le sceller. C'est lui qui est allé jusqu'aux cristaux, à pied, seul, dans des pays d'où l'on n'est pas revenu depuis, et qui en a rapporté la carte que vous recopiez en bâillant. Il a bâti cette maison et il a écrit les Vers. Et il tenait les cinq écoles dans une seule main. Il laissa cela poser un instant. Je ne suis pas sûr que vous soyez à même de percevoir à quel point c'est exceptionnel, au sens littéral du terme. Une convergence — deux écoles chez le même homme — est déjà rare : on en compte une vingtaine dans tout le royaume, et l'on parle d'eux avec égard. Trois, il y en a un, un seul, c'est l'arcaniste de la cour que vous connaissez tous, et il passe pour le plus grand mage vivant. Vaelthar en portait cinq. Prenez les dix meilleurs d'entre nous, enfermez-les dans cette salle, donnez-leur un siècle : ils ne referont pas ce qu'il a fait seul. La Sphère qui ouvre le Conclave est de sa main. La cloche qui vous a jetés hors du lit ce matin est de sa main. Il roula la carte. Nous ne savons refaire ni l'une ni l'autre. Nous les entretenons — comme des paysans entretiennent un pont qu'ils n'auraient pas su bâtir.
Une main se leva au deuxième rang, celle d'une petite du quatrième qui posait toujours les questions que les autres n'osaient pas, et demanda comment il était mort.
— Vieux. La leçon porte sur les cristaux.
Cela ne répondait à rien, personne n'insista, et l'on passa à autre chose. Wess se pencha, la bouche derrière la main.
— Mon père dit qu'il n'a jamais existé. Qu'ils étaient trois frères et qu'on a tout mis sur le même pour faire plus joli.
— Ton père pose des ardoises.
— Justement. Les gens racontent tout aux couvreurs. On les oublie sur les toits.
Vharn souleva l'étoffe grise qui couvrait le bout de la table. Dessous, des éclats : un fragment de Lumière scellé, pâle et tranquille, et auprès de lui une chose plus brute, une esquille minérale aux arêtes vives, veinée de filaments sombres, qui ne brillait pas.
— Le cœur d'un cristal primordial ne se brise pas. Aucun outil, aucun accord ne l'entame — il était là avant nos pères et il sera là après nos fils. On n'en tire rien de force. On récolte ce qu'il essaime : ses pousses, ses veines, les cristallisations qu'il fait lever autour de lui à mesure des siècles, si lentement qu'une vie d'homme suffit à peine à voir grossir une géode. Voilà pourquoi le moindre fragment vaut une rançon. Voilà pourquoi celui qui tient un cristal tient un royaume. Et voilà pourquoi un éclat brut ne sert à rien, et tue. Ce qui le rend utile, c'est le sceau. Le sceau fait deux choses : il plafonne ce que la pierre peut rendre, et il verrouille ce qu'elle sait faire. Le fragment qui chauffe la forge de votre père ne saura jamais rien faire d'autre que chauffer une forge, quand bien même on le lui demanderait, quand bien même on le briserait. C'est pour cela — et pour cela seulement — qu'on peut le mettre dans la main d'un homme qui n'a pas une once de don, et dormir tranquille.
Il fit passer l'esquille brute de main en main. Les autres la soupesèrent, la tournèrent contre le jour, la rendirent à leur voisin avec l'ennui poli qu'on accorde à un caillou. Quand elle parvint à Talen, il la prit, et elle chanta.
Ce n'était pas une voix, pas des mots, rien qu'on puisse redire. C'était une note : une seule, tenue, immense — comme ce grondement patient qu'on jure entendre en collant à son oreille un coquillage rapporté des mers du sud, et que les savants attribuent, disent-ils, au seul sang qui bat dans l'oreille elle-même. Sauf que la pierre, elle, ne mentait pas ainsi : ce que Talen entendait n'était pas dans l'esquille, pas plus que la mer n'est dans le coquillage. La pierre n'en était que le relais, à la manière dont une corde de luth oubliée dans un coin se met à frémir toute seule quand on chante auprès d'elle. Et parce qu'il retint son souffle pour l'écouter, il s'aperçut qu'il y en avait d'autres. Elles étaient loin, très loin, chacune à sa place quelque part sous le monde, dans des directions qu'il n'aurait pas su montrer du doigt. Il n'aurait pas su les compter non plus ; on ne compte pas ce qui vous dépasse à ce point. Mais elles se tenaient les unes les autres. Elles s'accordaient. Elles faisaient ensemble une chose énorme, calme et parfaitement juste, qui durait depuis bien avant les hommes, et que personne autour de lui ne paraissait entendre — ni les fils de grandes maisons penchés sur leurs tablettes, ni le maître qui venait d'en réciter le nom.
Voilà donc ce que c'était. On le lui avait chanté sur les landes avant qu'il sache marcher, et il avait cru toute sa vie que c'était une façon de parler, une image qu'on met dans les chansons parce que les enfants aiment les chansons. Le Chant. Le Chant des Cristaux. Ce n'était pas une image. Cela s'entendait.
Et c'est en l'entendant qu'il entendit ce qui n'y tenait pas. La note que l'esquille rendait sous ses doigts ne s'accordait avec aucune des autres ; elle venait d'ailleurs, d'une direction que rien sur cette table ne montrait, et elle tirait — une corde montée trop haut sur un instrument juste. Il le sut comme on sait qu'une note sonne faux dans la pièce d'à côté. Et parce qu'il le savait, sa main chauffa.
Il n'avait rien demandé. La chaleur monta seule, de la paume vers l'esquille, et un filet de lumière trop vive courut sur les arêtes, et l'esquille tinta — un son aigu, net, qui fit sursauter la rangée et laissa, sur le bois de la table, une marque brune en forme de doigts. Le silence se fit. Vharn reprit l'esquille, la soupesa, considéra la brûlure dans le bois.
— Encore, dit-il. Toujours trop. Il ne haussait pas la voix ; il classait. Un don qui déborde n'est pas un don, c'est une perte. La Trame ne récompense pas la force. Elle récompense la mesure. Du gâchis.
Quelqu'un, derrière, étouffa un rire. Talen garda les yeux sur la marque dans le bois et ne dit rien, et il sentit le rouge lui monter au visage, et il détesta ce rouge plus encore que le rire.
— Du gâchis venu de Caelith, glissa Corvane, assez bas pour Vharn, assez haut pour les autres. On ramasse des bergers dans les tourbières et on s'étonne qu'ils brûlent la table.
Wess se pencha vers Talen.
— Laisse, souffla-t-il. Il parle parce que tu as senti la pierre et pas lui. Toute la salle l'a vu. C'est ça qui le ronge, pas la table.
C'était vrai, et c'était précisément pour cela que ça n'allait pas s'arrêter là.
Cela ne s'arrêta pas là. À la fin de la leçon, dans la galerie basse qui menait aux cours d'application — une galerie sans fenêtres, éclairée jour et nuit par une seule lampe scellée au fond, et que les maîtres traversaient sans s'attarder —, ils étaient quatre à l'attendre. Corvane devant. Deux fils de bonne maison derrière lui. Et Barsen, qui n'était d'aucune maison qui compte, mais qui faisait deux têtes de plus que tout le monde et qu'on avait ramassé pour cela.
Barsen prit Wess avant même qu'il ait compris qu'il se passait quelque chose : il le poussa contre le mur, un avant-bras en travers de la poitrine, sans brutalité particulière, de l'air ennuyé d'un garçon qui fait ce qu'on lui a dit et voudrait que ce soit fini.
— On va t'apprendre une mesure, dit Corvane. Tu sais ce que c'est, à Caelith, qu'apprendre sa place ? On va te montrer. Mets un genou en terre, le berger, et dis-le : je ne vaux pas la table que j'ai brûlée. Dis-le, et tu remontes dîner.
Talen ne mit pas le genou en terre. Il aurait pu. Ce n'était qu'un mot, qu'une phrase, et la phrase ne serait même pas vraie, et qui s'en souviendrait demain. Mais on lui avait pris sa lande, on lui avait pris le chant des vieux, on lui avait pris jusqu'au droit de sentir une pierre sans qu'on appelle ça une faute, et il s'était dit, quelque part dans les semaines passées, que ce qui restait quand on vous a tout pris, on ne le donnait pas. On ne le donnait à personne.
Corvane le gifla. Une gifle, main ouverte, le geste qu'on a pour un domestique — et c'était le geste bien plus que la douleur qui comptait, et tout le monde dans cette galerie le savait.
Talen lui rendit le coup avant d'avoir décidé de le rendre. Poing fermé, en pleine bouche, avec tout le poids d'un garçon des landes qui a porté des seaux et des pierres avant de porter une robe grise. Corvane partit en arrière, s'assit sur les dalles, et resta là une seconde à regarder le sang sur ses doigts avec une stupeur entière, parce que c'était une chose qui ne lui était jamais arrivée et qu'il n'avait nulle part où la ranger.
Puis les deux autres tombèrent sur Talen, et Corvane se releva, et ils furent trois. Il en toucha encore un, manqua le suivant, et après cela il n'y eut plus de compte à tenir : on ne se bat pas à un contre trois dans un couloir de quatre pas de large. Un coup lui ferma l'œil gauche, un autre le plia en deux, et il se retrouva sur les dalles froides avec le goût du sang dans la bouche et l'oreille qui sonnait comme la grande cloche. Ils frappaient avec une application tranquille, presque scolaire, qui ressemblait à la voix de Vharn.
Contre le mur, Wess se débattait sous le bras de Barsen et n'arrivait pas à gagner un pouce.
— Reste à terre, criait-il, et sa voix se cassait. Talen. Reste en bas, je t'en prie, ils s'en vont toujours quand on reste en bas — ne te relève pas, ne te relève pas —
Il se leva. Il se leva parce que rester en bas, c'était encore le dire — je ne vaux pas —, le dire avec le corps au lieu de la bouche, et que cela aussi, c'était ce qu'on ne donnait pas. Il se remit debout en sang, l'œil fermé, et il regarda Corvane de son œil resté ouvert, et il ne dit rien.
Il ne se passa rien pendant deux secondes.
Puis la poussière se mit à monter. Elle ne retombait pas : elle montait, en fils gris et lents, de tous les joints des dalles à la fois, et demeurait suspendue à hauteur de genou. L'air se serra. Il y eut dans la pierre des murs une note trop grave pour qu'on l'entende vraiment, de celles qu'on sent dans les dents et dans le ventre. Les cheveux se soulevèrent sur les nuques. Et au fond du couloir, la petite lampe scellée — celle qui brûlait là depuis toujours d'une flamme calme et mesurée, réglée pour cela, incapable d'autre chose — se mit à croître. Sa clarté monta, blanchit, devint trop blanche, et il ne fut bientôt plus possible de la regarder en face.
Le cristal explosa. Ce n'était pas une chose que les cristaux faisaient. Un claquement sec, un souffle de verre sur les dalles, et la galerie tomba dans un demi-jour où il ne resta que la clarté grise venue de l'escalier, très loin.
Barsen avait lâché Wess sans s'en apercevoir. L'un des fils de bonne maison demanda ce que c'était, d'une voix qui n'était plus tout à fait la sienne. Corvane regardait la voûte, puis les murs, puis le fond du couloir où fumait le culot de la lampe ; il cherchait la cause en haut, dans la maçonnerie, dans la vieille bâtisse qui travaille, partout sauf devant lui. L'idée ne lui vint pas. Elle ne pouvait venir à personne : un apprenti sans couleur, un garçon qui ne s'était pas éveillé, ne fait pas lever la poussière d'une galerie ni éclater un scellé. Ce n'est pas une chose qui arrive, et l'esprit ne va pas chercher ce qui ne peut pas être.
Talen ne le savait pas non plus. C'était le pire.
Il était debout dans la poussière suspendue, l'œil fermé, la bouche pleine de sang, et il sentait quelque chose de très grand appuyer contre lui à l'intérieur — une chose sans forme et sans nom qui cherchait frénétiquement la sortie et n'en était plus très loin. Il l'avait déjà sentie une fois, l'année d'avant, dans la tourbière, avec un genêt et un oiseau ; cette fois-là non plus il n'avait jamais su si c'était lui, et il avait seulement su qu'il valait mieux n'en parler à personne, pas même à Wess. Il ignorait ce dont il était capable. C'était cela qui le tenait, plus que l'honneur et plus que la haine : il ne savait pas où ça s'arrêtait, et l'idée que ça puisse ne pas s'arrêter le glaçait jusqu'à l'os.
Il ferma la main. Il n'aurait pas su dire ce qu'il fermait, ni sur quoi ; il ferma la main, et il tint, et il attendit. La note redescendit dans la pierre. La poussière retomba, lentement, sur les épaules de tout le monde. L'air rendit son souffle, et il resta seulement un garçon en sang debout dans une galerie sombre. C'est ce moment que choisit maître Crehn pour paraître au bout du couloir.
Il enseignait la Trame appliquée, l'épreuve et le duel, et c'était sous sa surveillance que les forts apprenaient à plier les faibles en appelant cela formation. Il vit tout — les quatre, le sang, le verre de la lampe répandu sur les dalles, la poussière encore posée sur les épaules, Talen debout. Il s'avança sans hâte, mit les mains derrière le dos, et considéra la scène avec l'intérêt léger d'un homme qui regarde se décanter quelque chose qu'il a lui-même versé.
— Eh bien, dit-il enfin. La galerie est étroite pour régler les questions de mesure. On les règle dans ma salle, et avec témoins. Son regard alla de Corvane à Talen, sans se poser plus longtemps sur l'un que sur l'autre. Trois contre un, c'est un mauvais calcul. Un contre trois qui se relève, c'est un autre mauvais calcul. Vous apprendrez tous, à terme, à compter. Allez vous laver. La cloche du soir va sonner.
Il ne demanda pas qui avait commencé. Il ne le demandait jamais. Il tourna les talons, et le bruit de ses pas s'éloigna dans le palimpseste de pierre, et ce fut tout.
Wess aida Talen à se redresser, lui passa un bras sous l'épaule, le couvrit de paroles — qu'il fallait de l'eau froide sur cet œil, qu'il connaissait une herbe, que sa mère en mettait sur les coups, que les val Aurin finiraient bien par tomber d'un escalier qui ne mène nulle part, il y en avait tant, dans cette baraque, d'escaliers qui ne menaient nulle part. Talen le laissait parler. Il avait mal partout, et l'œil battait, et le sang séchait sur sa lèvre.
Mais ce n'était pas à cela qu'il pensait, en se laissant porter vers les lavoirs. Il pensait à la lampe qui avait blanchi, puis explosé. Il pensait au pas qu'il n'avait pas franchi, et à la facilité avec laquelle il aurait pu le franchir. Et tout bas, sans que ses lèvres bougent, pour lui seul, contre la voix sèche de Vharn et la voix tranquille de Crehn et le rire de Corvane, il se remit à chanter, dans sa tête, le vieux chant des landes — les six, sans maître — parce que c'était la dernière chose qui restait, et qu'on ne la donnait à personne.
On vint chercher Talen le lendemain, à l'heure creuse où les salles d'étude se vident et où l'Académie paraît retenir son souffle entre deux volées de cloche. Un servant qu'il ne connaissait pas, un vieil homme aux pieds silencieux, lui dit seulement qu'on le demandait en haut, et ce mot — en haut — suffit à lui nouer le ventre. En haut, à l'Académie, n'était pas un lieu mais une direction : celle où siégeaient ceux dont un seul mot pouvait défaire une vie d'apprenti. Il pensa à la table brûlée, à la lampe explosée dans la galerie, à maître Crehn qui n'avait pas demandé qui avait commencé et qui n'oubliait pourtant jamais rien, et il monta avec son œil tuméfié et la certitude qu'on l'avait enfin trouvé de trop.
L'escalier qu'on lui fit prendre était de ceux dont Wess disait qu'ils ne menaient nulle part — une de ces vis de pierre enroulées dans l'épaisseur d'un mur, sans palier ni fenêtre, dont les petits juraient qu'elles finissaient toutes sur une porte murée. Celle-ci ne finissait pas sur une porte murée. Elle montait, et montait encore, bien au-delà de ce que Talen avait cru être le dernier étage de l'Académie, jusqu'à déboucher sans prévenir à l'air libre, au sommet d'une tour si bien cachée derrière les autres qu'on ne la devinait d'aucune cour. Et Luminara s'ouvrit sous lui d'un seul coup.
Il ne l'avait jamais vue ainsi, et il comprit en un regard ce que mille leçons n'avaient pas su lui faire sentir. La cité descendait vers le fleuve en terrasses de pierre claire, blanche et dressée là où Caelith était grise et couchée, hérissée de tours, de coupoles et de ponts ; le palais en tenait le faîte, et sous le palais, on le disait, dormait le cristal de Lumière dont toute cette clarté n'était que le trop-plein. Les Sanctuaires de l'Aube y plantaient leurs dômes pâles ; au loin montait la fumée des bas quartiers, là où l'on cuisait le pain que Wess faisait passer par-dessus les murs. Tout le catéchisme de maître Vharn était là, étendu sous ses pieds, vrai, immense — et le vent, à cette hauteur, ne cessait jamais, et tirait de la cité entière une rumeur basse et continue qui ressemblait, à s'y méprendre, à un chant tenu trop loin pour qu'on en saisisse les mots.
La plate-forme n'était pas vide. On y avait dressé tout un appareil que Talen ne sut pas nommer : de fines lames de métal montées sur pivots, qui viraient et frémissaient à chaque saute de vent ; des cordes tendues entre des montants, graduées en longueur, qui rendaient quand l'air les prenait des sons presque inaudibles ; des verres emplis d'eau à des hauteurs différentes, des aiguilles, des cadrans. Sous un auvent de toile qui claquait, des étagères ployaient sous des rouleaux de rapports liés de ficelle et sous des volumes si vieux que leur cuir avait pris la couleur de la pierre. Au milieu de tout cela, un homme regardait le nord, et ne se retourna pas tout de suite.
Il était grand et sec, vêtu de gris pâle, et il avait l'immobilité de certains très vieux arbres qui semblent ne tenir debout qu'à la condition qu'on ne les fixe pas. Quand il fit enfin face au garçon, ce fut sans hâte ; ses yeux d'un gris très clair, que le vent semblait avoir délavés, se posèrent sur Talen avec une attention dont celui-ci n'avait pas l'usage. Vharn classait. Crehn jaugeait. Cet homme-là écoutait, et c'était infiniment plus déconcertant. Talen n'avait jamais vu l'Archonte de l'Air ; il sut pourtant que c'était lui, à la tour, au vent, et à cette façon qu'il avait d'être là sans peser, qu'on prêtait dans les dortoirs au maître qui siégeait plus haut que tous les autres et descendait le moins.
— On m'a porté trois rapports sur toi avant la mi-journée, dit-il, et sa voix était basse, posée, sans le tranchant de Vharn ni le poli de Crehn. Trois mains différentes, et le même mot dans les trois : gâchis. Une table brûlée, une galerie échauffée, un don qui déborde. C'est ce qu'on voit d'en bas. Il inclina la tête vers le garçon. Moi, je suis monté trop haut pour voir ce qui brûle ; d'ici, je n'entends que ce qui sonne. Je ne te demanderai donc pas pourquoi tu as brûlé la table. Je te demanderai ce que tu as entendu dans la pierre, avant qu'elle ne te brûle la main.
Talen hésita. C'était la première fois qu'on lui demandait non ce qu'il avait fait de mal, mais ce qu'il avait perçu, et la question le désarma plus sûrement qu'un reproche.
— Elle n'était pas accordée comme les autres, dit-il enfin. Le fragment de Lumière, à côté, était tranquille, en ordre, à sa place. Celle-là tirait — comme une corde tendue trop loin, qui chante en attendant de casser. Et la note ne venait pas de la table. Elle venait d'à côté, d'une pièce qu'on ne voit pas. D'une école qui n'était pas là.
Quelque chose passa dans le visage de l'Archonte — non de la surprise, mais la satisfaction grave d'un homme qui retrouve, dans la bouche d'un enfant, une phrase qu'il a lui-même mis trente ans à oser former. Il s'approcha d'une des cordes tendues, en pinça une du bout de l'ongle, écouta mourir le son.
— Sais-tu comment on accorde une cloche ? Il n'attendit pas de réponse. Les petits croient qu'un mage de l'Air a mis le son dans le bronze. C'est le contraire. On la coule muette et fausse, comme toutes les cloches, puis on retire — patiemment, sur des années — tout ce qui n'est pas la note juste. On n'ajoute pas le chant ; on ôte le reste. Ce qui demeure, quand on a tout ôté, voilà l'accord.
Il revint vers Talen, et le vent rabattit le gris pâle de sa robe.
— On t'enseignera, ici, que les cristaux sont des sources. Des puits où l'on puise, des feux où l'on allume sa lampe. C'est commode, et ce n'est pas tout à fait faux : on en tire bien de quoi chauffer une forge et éclairer une rue. Mais un puits ne se soucie pas de ce qu'on fait de son eau ; un feu ne tient pas la pièce accordée. Et le monde, lui, est accordé : il tient, saison après saison, dans un équilibre qu'aucune source ne suffit à expliquer. Il marqua un silence. Il y a longtemps, quelques-uns ont osé se demander si un cristal n'était pas moins un feu où l'on puise qu'une… Il s'arrêta, et le coin de sa bouche se plissa sans gaieté. On les a fait rire hors de ces murs. C'est une vieille hérésie, et les hérésies ne se débattent pas avec un apprenti qui a déjà l'œil au beurre noir. Oublie-la. Garde seulement la question, puisque tu sais entendre : pourquoi un monde fait de simples sources tiendrait-il accordé tout seul ?
Talen pensa au catéchisme du matin, aux cinq voix, aux cinq rais, et à la voix qu'il avait entendue dans la pierre et qui n'était aucune des cinq. Il osa, parce qu'on l'écoutait, ce qu'il n'aurait jamais osé devant Vharn.
— Maître Vharn dit cinq voix, dit-il. Mais ce que j'ai entendu dans la pierre n'était aucune des cinq. Et là d'où je viens, les vieux chantent les six.
— Les six, répéta Esmar, et il y avait dans sa façon de le dire le plaisir d'un homme qui n'entend pas souvent ce mot prononcé sans crainte. On t'apprendra à n'en compter que cinq, et à nommer la sixième une absence, une fausse note, une plaie — tout, sauf une voix. Cinq rais au fermoir de l'Aube, cinq cristaux bénis sur les cartes. La sixième n'a pas droit de cité ; on l'a rayée des comptes comme on raye un nom d'un registre. Il regarda de nouveau vers le nord, brièvement, puis revint au garçon. Mais si elle chante — et tu l'as entendue chanter dans une pierre morte, là où cinquante mages de cette maison ne percevaient rien —, alors elle est une voix. Et si elle est une voix, dis-moi : où est son cristal ? Les cinq autres ont le leur ; on sait où ils dorment. Le sixième… Il ouvrit les mains, paumes vides. Personne ne le sait. Les uns jurent qu'il n'existe pas. Les autres — j'en ai entendu, sous les voûtes de l'Aube — rêvent tout haut du jour où l'on trouvera, et où l'on brisera, la source de l'ombre. Demande-leur comment on brise une absence ; comment on trouve la source d'une chose qui, jurent-ils, n'a pas de cristal. Ils ne te répondront pas. La ferveur ne répond pas aux questions : elle les interdit.
Il prit sur l'étagère, sans chercher, un volume dont le cuir s'effritait, et le posa entre eux sur un pupitre que le vent faisait à peine trembler. Il l'ouvrit non au texte, mais à la première page, où une dédicace avait été tracée d'une main ferme, puis grattée — grattée si profond que le vélin en était presque percé, ne laissant lisibles que les deux premiers mots, À ma, et le blanc rageur de tout le reste.
— Vaelthar. L'Architecte. Celui qui a cartographié les cristaux, fondé cette maison, tenu les cinq écoles dans une seule main — l'unique fois dans l'histoire. On te le présentera comme un dieu de plâtre, et tu réciteras ses Vers sans qu'on te dise jamais ce qu'ils veulent dire. Voici ce qu'on ne te montrera pas. Il posa l'index près de la dédicace mutilée. Il a dédié son grand œuvre à un nom. Quelqu'un l'a effacé — lui, ou l'Ordre après lui, nul ne le sait. Et ses derniers écrits, ceux de la fin, on les garde ici sans les enseigner : l'esprit lui baissait, dit-on, ce ne sont que les divagations d'un vieillard qui avait trop regardé la Trame. Il referma le livre, et la poussière en monta dans le vent. Je les ai lus. Ce ne sont pas des divagations. Ce sont les seules questions, dans cette maison, qui vaillent qu'on y use une vie. Mais on n'use pas sa vie sur les questions d'un fou ; c'est plus sûr ainsi, pour tout le monde.
Il rendit au garçon son attention pleine, et il y avait dans ce regard clair quelque chose que Talen ne sut pas démêler — de la bienveillance, peut-être, ou seulement la convoitise tranquille d'un homme qui vient de trouver un instrument plus fin que tous ceux qui frémissaient au vent sur sa plate-forme.
— On t'a dit que ton don était du gâchis, dit-il. On t'a menti — ou l'on t'a dit la seule chose qu'on savait dire, ce qui revient souvent au même. Tu entends ce que les autres tiennent dans la main sans le percevoir. C'est rare, c'est précieux, et c'est dangereux — pour toi plus que pour personne. Alors apprends à le taire, comme tu as appris hier à refermer ton poing avant que la galerie ne s'en souvienne. Un temps. Et reviens, quand on te malmènera trop. Il y a ici un escalier que les autres croient muré ; il monte plus haut qu'eux. Tu sauras le retrouver.
Avant de s'engager dans l'escalier, il s'était retourné une dernière fois. L'Archonte ne le regardait plus. Il avait repris sa place face au nord, la tête un peu penchée de ce côté, immobile au milieu de ses lames frémissantes, tendu vers quelque chose que Talen ne percevait pas — une note, peut-être, ou le trou qu'une note avait laissé en se taisant, là-haut, très loin, au-delà des dernières terres. Et Talen était descendu, et le vieux chant des landes lui était remonté tout seul à la gorge, les six sans maître ; mais il ne l'avait pas chanté. Pour la première fois, il n'était plus tout à fait sûr que ce soit un chant de paix.
Tout en bas, dans la cour des Sept Anneaux, Wess l'attendait avec une herbe pour son œil et cent paroles inutiles, et ce fut bon, et ce fut simple, et il garda pour lui la tour, la dédicace grattée et la voix manquante.
Esmar avait dit : apprends à le taire, comme tu as appris à refermer ton poing. Talen apprit. C'était, de tout ce qu'on lui avait enseigné à l'Académie, la leçon la plus dure, et la seule qu'aucun maître n'avait jamais voulu lui donner. Dans la salle de maître Crehn, où l'on éprouvait chaque matin les apprentis les uns contre les autres sous couleur de les former, il apprit à perdre. Non pas à être battu — cela, on le lui offrait sans qu'il le demande — mais à retenir, à doser, à laisser sa flamme monter juste assez pour qu'on ne l'accuse pas de se dérober, et pas un souffle de plus. Il apprit à ravaler la corde qu'il sentait sous sa peau, à regarder Corvane l'emporter dans un exercice où il aurait pu, s'il l'avait voulu, faire bien davantage — et c'était précisément ce qu'il ne voulait plus risquer de vouloir. Crehn nota ses progrès avec une satisfaction qui le glaçait : un don qui rentre dans le rang, c'était exactement ce que la maison appelait grandir.
Wess n'y comprenait rien.
— Tu le laisses gagner, dit-il un soir, à voix basse, en frottant à Talen le dos d'une main entre les omoplates comme on console un cheval. Je t'ai vu. Hier, avec val Aurin, tu avais la chose dans la main — je l'ai sentie d'où j'étais, toute la salle l'a sentie —, et tu l'as rentrée. Pourquoi ? Ils te marchent dessus, et toi tu plies les genoux. Ce n'est pas toi, ça.
Talen ne sut pas lui répondre, parce que la vérité — qu'un homme tout en haut d'une tour lui avait dit que son don était dangereux et qu'il valait mieux le taire — n'était pas une vérité qu'on partageait, même avec Wess. Il dit seulement qu'il était fatigué de saigner. Wess le regarda, pas dupe, et n'insista pas ; mais il garda, ce soir-là, l'air de quelqu'un à qui l'on vient de retirer une chose sans lui dire laquelle.
Ce que Talen ne disait pas non plus, c'est qu'il avait commencé à comprendre pourquoi il valait mieux apprendre à se faire petit soi-même, avant qu'on ne s'en charge à votre place. On en parlait dans les dortoirs à mots couverts, du ton dont les enfants disent les choses qui leur font peur sans qu'ils en aient le droit : le Passage. La Chambre. C'était par elle qu'on cessait d'être un apprenti pour devenir un mage pour de bon, et nul n'y coupait. Elle était là, au centre exact de la maison, depuis plus longtemps que la maison elle-même ; on la longeait dix fois par jour sans y penser. On y entrait pieds nus, sans un bijou, sans un fragment, sans rien de chez soi, dans sa seule robe d'apprenti. On refermait la porte. Et voilà tout ce qu'on en savait, car nul n'avait jamais rien dit à personne de ce qui se passait ensuite — ni les maîtres, qui attendaient dehors sans rien entendre, ni ceux qui en étaient revenus. Ceux-là, quand on les pressait, finissaient par lâcher trois mots plats qui ne voulaient rien dire, et se taisaient avec l'air agacé d'un homme qui essaie de raconter un rêve. La plupart en revenaient changés, un peu graves, un peu vieillis, leur école enfin scellée en eux. La plupart. On ne parlait jamais, dans les dortoirs, des autres — ceux qui revenaient pas tout à fait, dont on taisait le nom et qu'on ne revoyait plus dans les cours.
Maîtresse Ysore tenait les registres de l'Eau, et c'était la seule, parmi les délégués des écoles, à qui Talen aurait osé demander quoi que ce soit. Elle avait dans la voix la lenteur de son école et, dans les yeux, une fatigue qui n'était pas du mépris. Il la trouva un soir aux bassins, et il lui demanda — non pas ce qu'était l'épreuve, tout le monde le savait — mais ce qu'il advenait de ceux qui n'en revenaient pas tout à fait. Elle posa longtemps son regard sur lui avant de répondre, et il comprit, à ce regard, qu'elle savait exactement pourquoi il le demandait : parce qu'il était de ceux dont le don débordait, et que les dons qui débordent, à l'Académie, on les regardait venir à l'épreuve avec une attention particulière.
— Tu veux savoir si c'est vrai, dit-elle. Que ce qui dépasse, ici, on le coupe. Elle laissa la question reposer entre eux le temps qu'une feuille tourne à la surface du bassin. Oui, c'est vrai. On ne le dit pas ainsi : on dit qu'on mesure, qu'on scelle, qu'on protège l'enfant contre sa propre force. La Chambre scelle ton école, cela aussi est vrai, et personne ici n'y peut rien changer : elle donne ce qu'elle donne, et pas un maître au monde ne décide de ce qui t'y attend. Mais le jour où l'on t'y envoie, et ce qu'on t'aura appris avant d'ouvrir la porte, ce n'est pas le hasard qui les choisit. Pour un don ordinaire, c'est une porte. Pour un don comme le tien, on peut aussi bien la laisser fermée un an de plus, ou l'ouvrir demain matin. Elle s'arrêta, et quelque chose passa dans ses yeux clairs d'Eau qui n'était pas du mépris. Alors personne ne tue personne, comprends-moi bien. On avance une date, on abrège une leçon, on laisse un enfant y aller comme il est. Et ce qui en ressort vit, ensuite. Ça respire, ça mange, ça obéit. Simplement, ça ne déborde plus. Et il n'y a jamais eu, dans toute cette maison, une seule main qu'on puisse montrer du doigt.
Elle reprit son filet de feuilles mortes, et ne le regarda plus, et il sut que l'entretien était fini. Mais avant qu'il ne se retire, elle ajouta, plus bas, sans lever les yeux du bassin, une chose qu'elle n'était pas obligée de dire et qui lui coûta visiblement.
— Va voir Orlin, si tu veux comprendre. Pendant qu'il est encore là.
Orlin se tenait dans une réserve attenante à l'infirmerie, parmi les ballots de linge et les fragments épuisés qu'on n'avait pas encore reportés sur les registres. Talen l'avait connu vif : le plus doué des prélevés de Caelith, celui dont on disait, deux hivers plus tôt, qu'il scellerait l'Air comme on ne l'avait pas scellé depuis une génération, et qui riait fort, et qui parlait haut, et qui portait son pays comme un défi. Il l'avait revu une fois, au fond du magasin des fragments, un soir où Corvane val Aurin avait tenu à l'y conduire, et il n'y était jamais retourné depuis. On l'avait déplacé ici pour le départ. Il était assis sur un tabouret, à présent, et il pliait du linge. Il le pliait avec un soin extrême, lentement, chaque pièce alignée sur la précédente au bord exact de la pile, et quand il avait fini la pile, il la défaisait et recommençait. Ses mains savaient encore faire cela. C'était à peu près tout ce qu'elles savaient encore faire.
Talen resta sur le seuil, sans entrer. Il ne savait pas ce qu'il était venu chercher, ni s'il fallait parler. Orlin ne l'avait pas vu, ou l'avait vu sans le voir ; ses yeux étaient ouverts et ne se posaient sur rien, doux, vides, polis comme un galet que l'eau a longtemps roulé. Alors Talen fit la seule chose qui lui vint, la seule qui leur appartenait à tous les deux : tout bas, sans presque ouvrir la bouche, il fredonna les premières mesures du vieux chant des landes, celui des six voix sans maître, celui qu'on n'apprend qu'à Caelith et qu'on ne chante pas devant les frères. Et les mains d'Orlin s'arrêtèrent. Une seconde, pas davantage. Elles restèrent suspendues au-dessus du linge, et ses lèvres bougèrent — sur un mot, peut-être, ou sur le souvenir d'un mot —, et quelque chose remonta un instant tout au fond du galet poli, une lueur, le fantôme d'un enfant qui avait porté son pays comme un défi. Puis cela redescendit. Les mains reprirent leur pli. Le regard se reposa sur rien. Et ce fut pire que s'il n'était rien remonté du tout, parce que Talen sut alors qu'il y avait quelqu'un, encore, là-dessous — quelqu'un qu'on avait enfermé trop loin pour qu'il revienne, et pas assez loin pour qu'il ne sache plus qu'il était enfermé.
Il s'en alla sans avoir dit un mot. Dans le couloir, deux commis reportaient des noms sur une liste, sans baisser la voix, parce qu'on ne baisse pas la voix devant ce qui ne compte plus.
— Orlin, le petit de Caelith. On le rend quand ?
— La semaine prochaine, avec le convoi de linge. Autant qu'il fasse le voyage utile.
Talen pensa au père d'Orlin, là-bas, sur les hautes terres — un homme que tout Caelith respectait, dont l'oreille de dessous passait pour la plus sûre de la province —, et à ce qu'on allait lui rendre de son fils : un garçon qui pliait du linge, expédié par le même convoi que le linge, avec une ligne sur une liste pour tout adieu. Il pensa que cet homme-là, en recevant cette ligne, n'aurait pas de mots pour ce qu'il ressentirait ; et qu'il ne savait pas, lui, Talen, mais qu'il devinait confusément, que c'était peut-être ainsi, dans le silence d'un homme à qui l'on a rendu son enfant vidé, que commençaient les choses dont on ne revient pas.
Le soir, Talen sortit son fil. La première année, il avait compté les jours ; il les avait comptés jusqu'à un nombre qu'il savait encore par cœur, et puis il avait cessé, sans jamais le décider, et il ne s'en était avisé que bien plus tard — un soir où il avait cherché le compte à sa place habituelle et n'avait trouvé qu'un trou tranquille où le temps ne se tenait plus. De tout ce qui le rattachait encore là-haut, il ne restait donc que cette cordelette de laine brune ; et elle ne comptait pas les jours, elle disait les gens.
Il s'assit sur sa paillasse, dans le noir, et les dit un à un du bout des doigts, sans les voir, dans l'ordre où on les lui avait appris : sa mère, son père, le petit dernier — jusqu'au dernier de tous, celui du dernier matin, qui n'avait toujours pas de nom. Et le tenant entre le pouce et l'index, il essaya, comme chaque soir, de retrouver l'air exact que sa mère donnait au vieux chant, la façon dont sa voix descendait sur les six voix sans maître — et il s'aperçut qu'il ne le tenait plus tout à fait, que quelque chose, à l'usure, s'était effacé du dessin, une note, une inflexion, il n'aurait su dire quoi. Cela l'effraya plus que les coups de la galerie. Les coups, on les voyait venir. Cette érosion-là, non : elle prenait sans bruit, un peu chaque jour, et nul n'avait besoin de le mener dans une salle sans fenêtre pour la lui faire subir — il suffisait qu'il reste ici assez longtemps.
Il pensa à Orlin, à ses mains qui pliaient le linge avec un soin que personne n'attendait plus d'elles. Il pensa à ce qui, dans la salle sans fenêtre, attendait son tour de lui retirer ce qui débordait — et il s'avisa, avec un vertige sans nom, qu'une part de lui, lasse d'avoir peur de sa propre main, le souhaitait presque. C'est cette part-là qu'il fallait tenir. Il referma le poing sur le fil, et chanta dans sa tête, contre la voix de Crehn, contre la pitié d'Ysore, contre le vide doux dans le regard d'Orlin, le vieux chant des landes, les six sans maître, du mieux qu'il s'en souvenait encore ; et il se jura, pour la seconde fois et plus fort que la première, qu'on pourrait lui prendre la flamme, la fierté, le compte des jours, mais que cette chose-là — ce dernier chant qui tenait son monde — il ne la laisserait pas s'éteindre. On ne la donnait à personne. Pas même à l'usure. Pas même à la peur.
Alric Venn avait appris, en dix-huit ans à lire des scènes que d'autres traversaient sans les voir, qu'un homme se trahit toujours par un détail de trop, ou de trop peu — une chaise déplacée, une poussière absente, une porte close qu'on avait jurée ouverte. C'était son métier, et c'était devenu sa façon d'aimer, ce qui n'allait pas sans peine pour ceux qui vivaient près de lui. Ce matin-là, penché sur le berceau, il comptait sans y penser les plis minuscules au poignet de son fils, la manière dont le petit poing se refermait sur son index et ne le lâchait plus, le souffle rapide et régulier qui sentait le lait tiède. Nol avait cinq mois. Alric avait quarante ans passés, et il n'avait jamais rien fait, en quarante ans, dont il ait été aussi bêtement, aussi entièrement fier.
Sivane le trouva ainsi quand elle rentra du puits, les bras encore mouillés, et elle vit tout de suite, à la pile de feuillets posée au bord de la table, qu'il avait rapporté le travail à la maison. Elle ne dit rien d'abord ; elle reposa sa cruche, vint regarder le petit par-dessus l'épaule de son mari.
— Tu l'as reprise, dit-elle enfin, sans reproche, du ton de quelqu'un qui connaît déjà la réponse. Celle de la verrerie. On te l'avait pourtant classée.
— On me l'avait classée, oui, dit Alric. C'est justement ce qui m'ennuie.
Elle soupira, l'embrassa au sommet du crâne comme on embrasse un homme qu'on a renoncé à changer, et lui dit que le bouillon serait prêt à midi et que le monde tiendrait bien jusque-là sans qu'il le sauve. Il sourit, parce qu'elle avait presque toujours raison ; puis il rouvrit le dossier, parce que cette fois, il en avait la certitude tranquille, elle avait tort.
Deux hommes étaient morts, huit jours plus tôt, dans une verrerie du quartier des Souffleurs : le maître Berec et l'un de ses compagnons. On avait conclu à un simple accident de four. Une verrerie est un endroit dangereux : les fours y travaillent jour et nuit, et il arrive qu'une paroi cède ou qu'une coulée de verre en fusion emporte ceux qui se trouvent trop près. Le jeune garde chargé de l'affaire l'avait bouclée en deux jours, d'une écriture appliquée, avec la bonne conscience de qui a fait exactement ce qu'on lui demandait de faire. Alric ne lui en voulait pas. On donnait à ces garçons trois affaires à la fois et le tiers du temps qu'il aurait fallu ; ils apprenaient à fermer les dossiers comme on apprend à vider une salle — vite, proprement, sans regarder sous les bancs.
Seulement le garçon avait joint à son rapport un croquis, par habitude d'école, et le croquis ne disait pas ce que le rapport disait. Le rapport disait : le four a explosé. Mais un four ça n'explose pas, ça cède, ça se fissure, ça s'effondre tout au plus. Le croquis montrait un four contre le mur du fond, roussi, debout — et le souffle, lui, était parti d'ailleurs, du milieu de l'atelier, à hauteur de poitrine d'homme, là où il n'y avait ni four ni braise, rien que l'établi où le maître travaillait. Les poutres arrachées étaient celles du centre, non celles du fond. Or ce qu'on voyait là, c'était les traces d'un souffle qui avait poussé depuis le cœur de la pièce, comme si quelque chose s'y était ouvert d'un coup, entre les mains d'un homme. Et il y avait d'autres choses qui ne collaient pas. Les deux morts n'étaient pas brûlés du côté du four, ainsi qu'on l'est quand un four vous saute au visage, mais devant, aux mains, à la poitrine — brûlés par un feu venu de ce qu'ils tenaient, ou de ce qui se tenait entre eux. Et il y avait la déposition d'un apprenti de seize ans, jeté vivant dans la rue par le souffle, qui avait parlé d'une lumière ; le jeune garde avait noté la phrase, puis l'avait rangée sous le mot qui permet de ne plus y penser : superstition d'atelier. C'était un mot - presque magique - qui arrangeait tout le monde à Luminara car il permettrait de s'abstraire de toute question.
Alric alla trouver l'apprenti le lendemain, dans l'arrière-cour où il logeait chez une tante. Le garçon avait encore, au fond des yeux, la chose qu'il avait vue, et il fallut peu de mots pour qu'elle ressorte.
— Il y a eu une lumière, monsieur, dit-il. Blanche. Avant le bruit. Pas la lumière du four — je la connais, celle du four est orange, et elle vit ; celle-là était blanche et morte, et elle a tout mangé en une seconde, les ombres, les couleurs, tout. Et après seulement, le bruit.
— Et la pierre ? dit Alric, qui avait lu le mot dans le rapport et l'avait gardé pour la fin.
Le garçon hésita, comme s'il craignait qu'on le prenne encore pour un sot. Puis il dit que maître Berec, depuis quelques jours, montrait à qui le voulait une petite pierre grise, ronde, sans rien de précieux, qu'un colporteur lui avait vendue au marché. Le maître jurait qu'avec elle il tirerait un verre plus clair, plus vite, sans les petites bulles qui gâtent un carreau et font baisser le prix. Il l'avait posée sur l'établi, ce matin-là, au milieu de l'atelier. Après, il n'y avait plus eu d'établi.
Un colporteur, une pierre sans marque, une lumière blanche et morte, un souffle parti du cœur d'une pièce : ça commençait à faire beaucoup pour un simple accident de four. Cela faisait autre chose, qu'Alric n'avait pas de mot pour nommer ; et l'absence de mot, dans son métier, n'était jamais une raison de fermer un dossier — c'était même, le plus souvent, la seule raison valable de le rouvrir. Il ne porta pas l'affaire à son capitaine, qui la lui aurait probablement reprise et re-classée à nouveau avec une sérieuse remontrance. Il la porta plus haut, au seul homme qui, à Luminara, pouvait rouvrir ce qu'un capitaine avait fermé.
Le magistrat Lyssandre tenait la justice de la cité. C'était un homme d'apparence ordinaire, vêtu sans marque, à la démarche trop maîtrisée pour être tout à fait naturelle, et l'un des rares mages qu'on ne voyait jamais faire montre de son école. Alric avait travaillé sous ses ordres, sous une forme ou une autre, depuis quinze ans, et ne l'avait jamais tout à fait percé : un homme droit, dur, dont on ne savait pas toujours si la dureté servait la loi, ou quelque chose qui se tenait derrière la loi. Mais il écoutait, ce qui, chez un puissant, était déjà rare. Alric lui exposa l'affaire — le croquis, les brûlures, la lumière, la pierre. Lyssandre l'écouta sans l'interrompre, immobile, les mains à plat sur la table. Quand Alric eut fini, il resta un moment silencieux, et quelque chose passa sur son visage qu'Alric ne sut pas lire : non de la surprise, plutôt la contrariété d'un homme à qui l'on confirme une chose qu'il aurait préféré ne pas voir confirmée.
— Rouvre-la, dit-il enfin. Mais à mes conditions, et elles ne se discutent pas. Tu ne rapportes qu'à moi — à moi seul, et de vive voix. Pas un nom sur le papier, pas un, tant que tu n'es pas sûr.
Alric demanda pourquoi tant de précautions pour ce qui semblait n'être, au départ, qu'un accident d'atelier. Lyssandre le regarda comme on regarde un homme dont on va se servir et qu'on estime trop pour lui mentir tout à fait.
— Ces pierres, reprit-il, plus bas, je les suis déjà, à ma façon, par des chemins où un homme comme toi ne passe pas. Ce que tu m'apportes là n'est pas le premier fil ; mais c'est le premier qui laisse deux morts et un croquis. Alors oui, tire-le mais doucement. Une dernière chose. Il posa sur Alric un regard qui, chez un autre, aurait pu passer pour de la bonté. Tu as un petit, maintenant ; on me l'a dit. Ne l'oublie pas quand tu tireras sur ce fil. Certains fils, quand on tire dessus, c'est eux qui vous tirent.
La verrerie n'était plus qu'un pan de mur noirci et un tas de gravats qu'on n'avait pas déblayé, parce que personne ne réclamait le terrain d'un mort sans héritier. Alric y passa la fin du jour, seul, à quatre pattes dans la suie, à faire ce que le jeune garde n'avait pas eu le temps de faire : chercher. Il trouva, à l'endroit qu'indiquait le croquis, au cœur de ce qui avait été l'établi, sous une couche de verre fondu et retordu en formes qu'aucun four n'aurait données, une petite pierre grise, ronde, étrangement tiède. Elle ne brillait pas. Elle ne portait ni sertissage, ni marque d'atelier, ni la moindre trace de la main qui l'avait faite — rien, un galet, comme si quelqu'un avait pris soin qu'elle n'ait pas d'origine. Alric la fit tourner longtemps dans sa paume, lui qui savait lire les choses, et qui, pour la première fois depuis dix-huit ans, en tenait une qui ne se laissait pas lire. Puis il la glissa dans sa poche, contre lui, sans savoir qu'il venait de ramasser le fil au bout duquel, quelque part dans la cité, un autre homme tenait déjà l'autre extrémité.
Il rentra tard. Sivane dormait ; Nol non. Il le prit, le berça un moment dans le noir, sentit contre sa joue le crâne tiède et le souffle de lait, et il pensa, sans savoir pourquoi la pensée lui venait avec ce poids-là, qu'il ferait bien de mener cette affaire vite et de la mener proprement, pour rentrer plus tôt les soirs à venir. La pierre, dans la veste pendue à la porte, ne pesait rien du tout. Il la sentait quand même, à travers la pièce, à la manière dont on sent une responsabilité qui vous incombe.
Il y avait, dans les bas quartiers de Luminara, deux villes superposées : celle d'en bas, où l'on marchait, payait, s'inclinait devant les frères de l'Aube et se plaignait du prix du poisson ; et celle d'en haut, faite de faîtages, de corniches, de gouttières et de terrasses, où l'on ne payait rien et où l'on ne s'inclinait devant personne. Celle d'en bas appartenait aux chats, aux pigeons et à Edran Talver. Il passait de l'une à l'autre par une lucarne, un appui de fenêtre, un tonneau bien placé, avec la désinvolture d'un homme qui n'avait jamais compris pourquoi les autres s'obstinaient à prendre les rues. Ce matin-là, il filait sur les toits du quartier des Souffleurs avec, dans la tête, une commande de Lyssandre, et dans la poche, trois beignets encore chauds qu'il n'avait pas tout à fait payés.
Depuis quelques semaines, Lyssandre lui payait cher une chose facile à dire et malaisée à faire : ouvrir l'œil sur les pierres. Pas les fragments honnêtes qu'on vend au marché — sertis, marqués, tièdes et sages —, les autres : celles qui n'ont pas de marque, qu'un colporteur vous glisse en jurant qu'elles rendent service, et qui rendent service, en effet, jusqu'au jour où elles vous rendent autre chose. Edran ignorait ce qu'elles étaient. Il savait ce qu'elles faisaient. Deux jours plus tôt, dans une verrerie de ce quartier même, l'une de ces pierres avait rendu service à deux hommes, et on avait ramassé ce qui restait d'eux à la pelle. Cela avait modifié l'humeur d'Edran sur la question. Il aimait bien l'argent de Lyssandre ; il aimait moins l'idée de finir à la pelle.
Et il y avait Aelyra, qui avec sa manie d'enlumineur de vouloir réparer tout ce qui est cassé, lui avait demandé de lui en rapporter une, de ces pierres. Simplement pour voir, disait-elle, pour la calmer, pour la désouiller comme elle désouillait un fragment fané. Il avait dit non. Il le redisait chaque fois, et chaque fois un peu moins fort, parce qu'on ne dit pas non bien longtemps à Aelyra et qu'il le savait, ce qui l'inquiétait davantage qu'il ne l'avouait. Mais depuis la verrerie, il s'était juré que pour cette chose-là, ce serait non pour de bon. Il ne mettrait pas entre les mains d'Aelyra une pierre qui rendait les hommes à la pelle. Il tenait à ses mains à elle. Il y tenait beaucoup.
La commande de Lyssandre pouvait attendre une heure. Edran se laissa glisser d'un toit par une descente d'eau, avec l'aisance d'une goutte qui aurait choisi son chemin, et retomba dans la courette où Lem l'attendait. Lem avait dix-neuf ans, la maigreur de ceux qui courent pour vivre, et le plus mauvais sens du danger qu'Edran ait rencontré chez un garçon censé être malin. Il était coureur de nuit — il portait des messages, des paquets, parfois des choses qu'il valait mieux ne pas nommer, d'un bout à l'autre de la ville pendant que les honnêtes gens dormaient —, et il n'avait pas une once de don, pas la moindre corde, ce qui, dans l'histoire qui l'occupait tout entier, était précisément le problème. Car Lem aimait une fille qui, elle, en avait une.
Elle s'appelait Sela, et elle chauffait l'eau des étuves du quartier haut : une petite mage de Feu, de celles que l'Ordre forme et distribue aux travaux modestes, à qui l'on a appris à tenir une braise dans une chaudière et à qui personne n'a jamais songé à demander son cœur. Un mage et un non-mage. Le mélange. Le mot que les frères de l'Aube prononçaient avec un frisson de dégoût, la chose contre nature que la doctrine réprouvait entre toutes, et pour laquelle un mage perdait sa place, parfois davantage. Edran trouvait cela idiot — il trouvait idiotes la plupart des choses graves —, mais il avait vu, à la façon dont Lem prononçait le nom de Sela, que pour ces deux-là ce n'était pas idiot du tout.
Elle était là, ce matin, ce qui était imprudent et donc, songea Edran, plutôt bon signe pour eux. Une fille menue, des yeux prudents qui mirent un moment à se poser sur lui sans méfiance ; elle se tenait près de Lem sans le toucher, de cette façon qu'ont les gens qui ont dû apprendre à ne pas se toucher en public et l'ont si bien apprise qu'un simple espace entre eux en dit plus long qu'une étreinte. Avant de repartir pour les étuves, elle glissa quelque chose dans la poche de la vareuse de Lem, d'un geste rapide, machinal, un geste de chaque jour. Lem le sortit pour le montrer à Edran quand elle fut partie : un petit fragment cristallin lisse, tout ordinaire — et tiède.
— Elle me le chauffe chaque soir avant ma tournée, dit Lem, et il tenait le fragment dans le creux de sa main comme si c'était la chose la plus précieuse de la ville. Pour que je n'aie pas froid aux mains sur les ponts, la nuit. Ça tient jusqu'à l'aube. Une pierre scellée, propre, rien d'interdit — elle a fait ça bien, tu vois ; elle sait faire. Il baissa la voix, et son visage s'éclaira d'un coup. Un jour, on descendra le fleuve. Là où personne ne s'offusque qu'un homme et une femme puissent s'aimer malgré leurs différences. On a presque assez. Au printemps prochain, peut-être.
Edran regarda le fragment tiède, et pensa, sans le dire, à l'autre sorte de pierre qu'il chassait pour Lyssandre — celle qui ne tenait pas chaud, qui n'était pas scellée, qui rendait les hommes à la pelle —, et à l'étrange distance qu'il y avait entre les deux pierres : l'une qui disait je t'aime dans le noir, l'autre qui n'attendait qu'une main pour la lui arracher. Le monde mettait les mêmes pierres dans les mêmes mains, et faisait dire à l'une la vie et à l'autre la mort, et personne ne semblait trouver que cela valût qu'on s'y arrête.
Il aurait pu ne rien dire. Il dit quand même, parce qu'il tenait à Lem et que tenir aux gens, chez Edran, l'emportait toujours sur le bon sens : qu'un frère de l'Aube était venu rôder dans la ruelle des étuves, la semaine passée, à poser des questions douces sur qui fréquentait qui ; qu'une voisine avait remarqué la petite mage qui descendait trop souvent dans les rues basses ; que le mélange, par les temps qui couraient, se payait plus cher que l'an dernier, et qu'il vaudrait mieux ne pas trop l'attendre, ce printemps.
Lem l'écouta, et sa mâchoire se serra, et l'espace d'un instant Edran vit passer sur ce visage de gamin une peur d'homme. Puis il haussa les épaules, du haussement de ceux qui ont déjà fait leur choix et n'en changeront pas.
— Qu'ils regardent, dit-il. Qu'ils comptent. On ne fait de mal à personne, Edran. On chauffe de l'eau, on porte des paquets, et le soir on se tient la main dans le noir. Si c'est ça, leur ennemi, alors ils manquent vraiment d'ennemis.
Edran n'insista pas. Il n'avait pas d'argument contre cette phrase-là, qui était à la fois la plus juste et la plus dangereuse qu'il ait entendue de la matinée. Il promit de porter un mot à Sela le soir même, chaparda un dernier beignet pour Lem, et remonta vers les toits avec, pour la première fois de la journée, quelque chose de lourd dans une poitrine qu'il gardait d'ordinaire soigneusement légère.
La commande de Lyssandre le mena, en fin de matinée, au coin de la rue de la Glane, là où se tenait d'habitude un de ces colporteurs de pierres qui rendent service — un homme sans visage mémorable, qu'Edran filait depuis des jours sans jamais parvenir à le prendre en défaut. Le colporteur n'était pas là. Sa place était vide, l'étal replié, et il y avait dans cette absence le genre de propreté qui inquiète un homme du métier : on ne plie pas un étal aussi net quand on compte revenir. Edran s'attarda au coin, adossé à une borne, à lire la rue comme il lisait un toit — qui passe, qui traîne, qui regarde ce qu'il ne devrait pas.
C'est alors qu'un homme vint de l'autre bout de la rue. Un homme d'une quarantaine d'années, sans rien de remarquable — ni riche ni gueux, le pas tranquille, la mise ordinaire —, sinon ceci, qu'Edran repéra à l'instant parce que c'était son propre défaut : il regardait. Il traversait le marché en le lisant, lui aussi, étal après étal, du regard patient de celui qui cherche une chose sous les choses. Il s'arrêta à hauteur de l'emplacement vide, exactement là où Edran s'était arrêté, et considéra la place absente du colporteur avec, sur le visage, la même contrariété précise qu'Edran y avait mise un instant plus tôt.
Leurs regards se croisèrent. Une seconde, pas davantage. Chacun reconnut dans l'autre l'espèce à laquelle il appartenait — un homme qui cherche, un homme qui suit un fil —, et chacun, du même réflexe exact, détourna les yeux, parce qu'on ne tient pas le regard d'un inconnu quand on est de ceux qui préfèrent qu'on les oublie. Edran pensa : un garde en civil, ou pire. Il se demanda une demi-seconde ce que cet homme pouvait bien chercher, décida que cela ne le regardait pas, et s'en fut par où il était venu. L'autre resta un moment encore devant l'étal vide, puis repartit dans l'autre sens.
Ils ne se connaissaient pas. Ils ne se reconnaîtraient jamais. Ils servaient pourtant le même homme, et chassaient la même ombre, chacun par un bout du même fil, sans le savoir — l'un venu d'une verrerie et de deux morts qu'on avait ramassés à la pelle, l'autre d'une femme aux doigts d'enlumineur et d'une pierre qu'il ne voulait pas lui donner. Cette seconde, où leurs regards se touchèrent au coin d'une rue vide, fut la seule où les deux bouts du fil se rejoignirent.
Edran remonta sur les toits et s'aperçut que la lumière commençait à décliner et qu'en bas, une à une, on allumait les lampes. Il ne pensait déjà plus à l'homme de la rue de la Glane — un garde, une ombre, rien. Il pensait à Lem et à Sela, à leur fleuve, à leur printemps, au galet tiède qui disait je t'aime au fond d'une poche ; il pensait qu'une ville où un coureur sans corde pouvait aimer une petite mage de Feu, et où un voleur pouvait porter leurs mots d'un toit à l'autre, n'était pas, tout compte fait, une si mauvaise ville. Il siffla un air entre ses dents, enjamba une gouttière, et disparut dans la ville d'en haut pendant qu'en bas, patiemment, on continuait d'allumer les lampes.
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