Une lumière qui ne sert à rien

La porte basse s'ouvrait toujours avant qu'il lève la main pour frapper. Aelyra prétendait reconnaître son pas dans la ruelle bien avant qu'il atteigne le seuil, et Caldris n'avait jamais su démêler si elle disait vrai ou si elle le guettait derrière la vitre. Il ne le lui avait jamais demandé, parce qu'il aimait trop l'idée que, dans une ville de cent mille pas, Aelyra soit capable de reconnaître le sien entre tous. Il venait comme il venait depuis des années — seul, sans escorte, dépouillé des teintes claires de son école, par les ruelles habituelles où nul ne regardait deux fois un homme de haute taille sous un manteau de laine grise. Ce qui les liait appartenait à la nuit. Le jour en faisait une faute ; la nuit en faisait un secret. Un arcaniste de la cour et une enlumineuse des quartiers bas, cela suffisait à attirer sur eux l'attention de gens qui n'aimaient ni les écarts ni les exceptions, et l'Ordo plus que tout autre. Ce soir-là, l'obscurité portait déjà l'odeur de la pluie à venir.
La migraine était revenue au coucher du soleil, sourde, derrière l'œil gauche, à l'endroit qu'elle avait choisi au printemps et dont elle ne bougeait plus. Il avait appris à marcher avec, à siéger avec, à sourire avec, et il avait cessé d'attendre qu'elle s'en aille. Dès le seuil, la chaleur de la pièce lui monta au visage. Il reconnut l'odeur de la cire et de l'huile de lin, puis, derrière elles, cette pointe métallique qu'il n'associait à personne d'autre au monde : celle des fragments vidés qu'Aelyra conservait dans des caisses sous l'établi, avant de les réinfuser un à un pour les artisans du quartier.
Elle parut sur le seuil, une mèche de cheveux noirs échappée derrière l'oreille, les doigts tachés du bleu profond qu'elle broyait elle-même, et elle le prit tout entier d'un regard, de cette façon qu'elle avait de savoir ce qu'un homme rapportait de sa journée avant qu'il en ait dit un mot.
— Tu as la tête d'un homme qui a passé sa journée à écouter des gens dire le contraire de ce qu'ils pensent, dit-elle en s'effaçant pour le laisser entrer.
— C'est à peu près le résumé de ma charge.
Il s'assit sur le tabouret bas près de l'âtre, celui qui était devenu le sien à force d'années, et la laissa finir ce qu'elle avait commencé. C'était une chose qu'il avait mis longtemps à apprendre auprès d'elle : qu'on pouvait demeurer ensemble dans une pièce sans la remplir de mots, et qu'un silence partagé n'avait pas besoin d'être comblé pour tenir chaud. L'établi courait tout le long du mur du fond, sous l'unique fenêtre. Une enluminure y séchait, à demi achevée, une Vierge de l'Aube dont elle avait tiré l'or à la pointe, fil après fil, et dont le visage — il s'en avisait chaque fois — avait pris quelque chose d'elle sans qu'elle l'eût voulu. À côté, un coffret de bois qu'elle marquetait pour un marchand de la haute ville, un luth dont elle avait refait la table d'harmonie que le luthier avait pourtant déclarée perdue, des godets de pigment rangés par tons, des pinceaux dont elle taillait les viroles elle-même. Il n'avait jamais rencontré de mains pareilles aux siennes. La Trame, lui la lisait de loin, comme un réseau de feux sur une plaine la nuit ; elle, elle la touchait du bout des doigts, dans le grain d'un vélin, dans la fatigue d'un métal, dans l'humeur d'un bois, et ce que ses mains comprenaient là, aucune école n'aurait su le lui apprendre. Il avait passé sa vie entouré de gens qui faisaient de grandes choses avec la lumière ; il n'en connaissait pas un qui savait, comme elle, rendre la vie à ce que tout le monde avait déclaré mort.
Ils avaient parlé, deux semaines plus tôt, de ce qui lui arrivait — vraiment parlé, pour la première fois, lui qui nommait les choses avec une économie de pierre, elle qui avait deviné les signes longtemps avant qu'il consente à en prononcer un. Car il y avait des jours, désormais, où un nom lui échappait au milieu d'une phrase, où il s'arrêtait devant une porte sans savoir ce qu'il était venu y chercher, où le matin lui rendait une délibération de la veille avec un trou à la place d'un visage. Depuis cette conversation, il y avait entre eux une douceur neuve et prudente, celle qu'on a pour une chose dont on connaît le défaut et qu'on n'ose pas dire à voix haute.
Elle vint s'asseoir près de lui, sur le coffre bas, et dans le mouvement le pendentif glissa hors du col de sa robe et accrocha la lumière des bougies. Il le lui avait donné, et il ne se lassait pas de le voir à son cou. La chaîne était longue et fine, d'un travail qu'aucun orfèvre de Luminara n'aurait reconnu pour l'un des siens — il l'avait fait venir de loin, et payée cher, et n'en avait jamais regretté le résultat final. Au bout pendaient un soleil et une lune imbriqués l'un dans l'autre, l'or pâle du premier mordant l'argent sombre de la seconde, et au cœur du soleil veillait une pierre — une gemme sans grande valeur. Une petite lumière dorée y demeurait, basse, constante. Pas assez pour lire. Pas assez pour travailler. Pas assez pour rien.
Il l'avait infusée lui-même, et autrement que tout ce qu'il avait infusé jusqu'alors. Les fragments s'épuisent ; leur clarté décline, vacille, finit par rendre l'âme comme une braise sous la cendre. Celle-ci ne déclinerait pas. Il avait noué la lumière à la pierre par un accord qu'il n'avait montré à personne, pas même à Sorvael, de sorte qu'elle ne la quitterait jamais — ni à l'usure, ni au froid, ni dans cent ans. Et il avait fait cela pour une raison bien précise : Aelyra avait peur du noir. Depuis l'enfance, elle portait en elle une peur dont elle n'avait jamais guéri, la peur ancienne et nue de l'obscurité pleine, celle où l'on ne distingue plus ses propres mains. Il avait voulu qu'il demeure à son cou, où qu'elle se trouve, une lumière qui vienne de lui. Ainsi, même lorsque le monde disparaîtrait autour d'elle, il resterait au moins cette petite clarté pour lui rappeler qu'elle n'était pas abandonnée à la nuit.
« Une lumière qui ne sert à rien. » C'était leur formule, à eux deux, de celles qu'on se redit comme un mot de passe entre gens qui n'ont pas le droit d'avoir de mots à eux. Il l'avait dite le premier, le soir où il avait passé la chaîne au cou d'Aelyra — lui, le grand mage de la Lumière, dont les accords servaient aux affaires des rois et au destin des royaumes, et qui avait pourtant consacré une part de son art à une lumière dont l'unique fonction était de rester auprès d'elle. Elle avait pris la pierre entre deux doigts, l'avait regardée longtemps, et lui avait répondu qu'aucune lumière au monde n'avait jamais eu plus d'usage que celle-ci, puisque c'était celle qu'il avait apportée dans sa vie. Voilà ce qu'il savait de ce soir.
Ce soir-là, pourtant, n'avait pas été un soir comme les autres. C'était celui où il lui avait demandé d'être sa femme, dans cette pièce même, sans autre témoin que la petite lumière qu'il avait noué à la pierre ; celui où ils s'étaient liés l'un à l'autre en sachant que nul au monde ne le saurait jamais, hormis Sorvael. Le plus grand soir de sa vie d'homme. Et quand il alla le chercher en lui — la chaleur de la pièce, le visage qu'avait eu Aelyra, l'ordre dans lequel les choses s'étaient dites, ce qu'il avait éprouvé en prononçant ce qu'il avait prononcé —, il n'y avait rien.
Pas un voile à travers lequel on tâtonne. Pas une brume qui se lève si l'on patiente. Une coupe nette, droite, du tranchant exact dont elle séparait une feuille de vélin sur le fil du couteau — un bord franc, et au-delà la table nue. Il tenait la preuve de ce soir-là sous les yeux, à deux pas, à son cou à elle, et l'heure qui l'y avait déposée n'existait plus. On la lui avait ôtée comme on ôte un mot d'une ligne sans en déranger les mots voisins. Il ne restait que du vide là où il y aurait dû y avoir le plus grand des bonheurs.
Alors il fit ce qu'il avait appris à faire en conseil, ce dont il était devenu d'une habileté qui l'écœurait : il combla. Il dit une phrase qui tournait juste assez près du souvenir pour qu'on n'en voit pas le creux, un mot tendre qui aurait pu venir de n'importe quel homme se rappelant n'importe quel bonheur. Aelyra leva les yeux de la pierre. Elle le regarda. Et il sut, à la seconde où leurs regards se rencontrèrent, qu'il avait échoué — qu'elle avait senti le vide sous la phrase comme elle sentait une fêlure sous le vernis d'un coffre, du bout des doigts, avant même de l'avoir vue.
Elle ne dit rien d'abord. Ses doigts, qui roulaient la pierre, s'immobilisèrent. Il vit passer sur son visage ce qu'il aurait tout donné pour lui épargner : la compréhension que la maladie était entrée jusque-là, jusqu'au soir le plus heureux, qu'elle ne s'arrêterait pas aux choses sans importance et qu'elle prenait maintenant le meilleur. Puis vint autre chose, qu'il connaissait moins bien chez elle et qui durcit le coin de sa bouche. De la colère. Elle passait ses journées à rendre la vie à ce que les autres abandonnaient pour mort, un vélin, un luth, un fragment éteint ; elle avait dans ces mains-là de quoi réparer presque tout. Et la seule chose au monde pour laquelle elle aurait tout donné afin de la réparer était précisément celle sur laquelle ses mains ne pouvaient rien.
Ce fut elle qui se reprit la première, comme toujours. Elle prit la main de Caldris, la posa à plat sur la pierre tiède à son cou, et elle lui rendit son souvenir. Elle le lui raconta — la pluie sur les tuiles cette nuit-là aussi, la chaîne qu'il avait sortie de sa poche sans un mot, ce qu'il avait demandé et le moment où elle avait dit oui —, sans appuyer, du ton dont on remet à quelqu'un un objet qu'il a oublié chez vous. Il l'écouta lui tendre l'heure qu'on lui avait volée, et il comprit, à mesure qu'elle parlait, qu'elle serait cela désormais : le lieu où l'on garderait ce que lui ne pourrait plus tenir.
— Alors je le garderai pour nous deux, dit-elle. Tout ce que tu laisseras tomber, je le ramasserai. C'est mon métier, après tout, de tenir ce qui ne tient plus.
Il resta plus tard qu'il n'aurait dû. Ils parlèrent d'autres choses, de rien, des petites guerres du quartier et d'un chat roux qui venait manger à sa porte et à qui elle refusait obstinément un nom ; la nuit avança, et la pluie finit par tomber pour de bon sur les tuiles, lente, régulière. Quand il se leva enfin pour reprendre son manteau, ce fut à regret, et elle le vit comme elle voyait tout.
— Reste.
Elle ne le dit pas comme on supplie ; elle le posa entre eux comme on pose une chose lourde sur une table, en le regardant en face. Il y avait des semaines qu'il n'avait pas passé une nuit entière sous ce toit. Les nuits étaient le vrai danger — un homme qu'on chercherait au palais avant l'aube, une porte des quartiers bas qu'on aurait vue s'ouvrir trop souvent sur le même grand manteau gris. Il ouvrit la bouche pour dire ce qu'il disait toujours, les raisons, le risque, ce qu'il en coûterait à elle plus encore qu'à lui si on venait à les trouver.
Elle ne lui en laissa pas le temps. Elle vint contre lui, posa le front contre sa poitrine, à l'endroit où le cœur bat, et ne dit plus rien. Il sentit sous sa main la chaîne et la pierre tiède prises entre eux deux, et la migraine derrière son œil gauche, et le compte des soirs qu'il leur restait peut-être, que ni l'un ni l'autre ne prononçait jamais et qu'aucun des deux n'ignorait. Il n'eut pas le cœur de lui refuser cela ce soir. Il n'en avait pas envie non plus : il avait envie d'elle comme on a soif, de cette femme, de cette nuit, du droit pour quelques heures de n'avoir peur de rien. Le manteau retomba sur le coffre.
Plus tard, dans le noir où veillait à son cou la seule lumière qui ne servait à rien, elle parla contre son épaule, d'une voix déjà lourde de sommeil.
— Tu vois, murmura-t-elle. Même le jour où tu auras tout oublié, tant que celle-là brillera, tu seras encore là.
Il ne répondit pas. Il referma le bras sur elle et il la garda contre lui comme on garde ce qu'on sait qu'on finira par perdre. Pour la première fois depuis le printemps, la migraine derrière son œil gauche se tint tout à fait tranquille, et il ne chercha plus à se souvenir de rien.
Au matin, la salle du Conclave recevait le jour par un oculus percé au sommet de la coupole, un disque de lumière qui tombait droit sur la table de pierre pâle et se déplaçait au fil des heures ; on disait qu'on pouvait mesurer la longueur d'un débat à la distance que la tache de soleil avait parcourue sur le plateau. Caldris arriva parmi les premiers, comme il le faisait toujours, parce qu'il aimait le moment où la salle était encore vide et où les sièges n'étaient que des sièges. La migraine de la veille avait reflué sans partir tout à fait. Il s'assit à sa place — celle de l'arcaniste de la cour, à égale distance de toutes les écoles, comme si l'on avait voulu rappeler que son rôle était de les servir sans jamais se confondre avec elles. Il posa les paumes à plat sur la pierre fraîche, parce que le froid de la pierre était une des rares choses qui apaisaient encore ce qui se tenait derrière son œil gauche.
La table comptait neuf places et aucune ne portait de nom ; on savait où s'asseoir parce qu'on l'avait toujours su. Les Archontes de la Lumière, du Feu, de l'Eau, de l'Air et de la Terre occupaient les mêmes sièges depuis si longtemps que personne n'aurait songé à les déplacer. Le siège que l'Ordo occupait depuis qu'il avait jugé bon d'avoir une voix là où la Trame et la foi se touchaient. Celui de la justice de Luminara. Celui de l'Académie, qui formait les mages et les éveillait à leur école. Et la sienne, celle de l'arcaniste de la cour, à égale distance des cinq écoles, comme si l'on avait voulu rappeler qu'il leur appartenait un peu à toutes et complètement à aucune. De ces neuf, Caldris en comptait cinq qui, d'une manière ou d'une autre, répondaient à la Lumière — lui-même, l'Ordo, la justice, l'Académie, et l'Archonte de la Lumière —, et il savait que les quatre autres les comptaient aussi. Personne ne le disait jamais mais tout le monde le savait. Luminara était née autour de l'école de la Lumière comme une ville naît autour de son fleuve, et les grandes charges du royaume avaient gardé la couleur de leur source : on pouvait siéger là au nom de l'Eau, du Feu ou de la Terre sans pour autant oublier que la table penchait vers le soleil.
Ils entrèrent par petits groupes, chacun portant la couleur de son école comme un soldat porte son armure. Orsin Dareth, Archonte de la Terre, vint le premier après lui — un vieillard massif et lent, enveloppé de lourdes étoffes vert sombre dont les plis évoquaient les ombres des forêts primordiales ; un pendentif représentant l'Arbre-Monde reposait sur sa poitrine, et son visage buriné semblait avoir été sculpté dans une roche ancienne puis abandonné des siècles aux vents et aux saisons. Il s'assit avec la précaution d'un homme qui négocie chaque matin avec ses articulations, et le salua d'un mouvement de tête où il y avait, Caldris le savait, plus d'estime qu'il n'en accordait à personne d'autre dans cette salle. Halven Torr, du Feu, arriva ensuite à grandes enjambées, large, le cheveu ras, vêtu de ce cramoisi profond qui virait à la braise sous l'oculus, la voix déjà engagée dans une phrase avant d'avoir franchi la porte ; il riait à quelque chose qu'il était seul à trouver drôle. Néra Vhalis, de l'Eau, le suivait sans le suivre, mince, attentive, ses étoffes d'un bleu profond qui semblaient bouger même lorsqu'elle s'arrêtait, le genre de personne qui entre dans une pièce en en prenant d'abord la mesure. Esmar Velkan, de l'Air, vint drapé de gris perle, et s'assit à l'écart de la lumière de l'oculus. Solenne Avaryn, Archonte de la Lumière, prit comme toujours la place la plus proche du siège de l'Ordo. Elle y tenait moins par allégeance que par revendication : elle entendait qu'on n'oublie jamais que la Lumière était là avant l'Ordo et le resterait après. Vêtue de blanc et d'or, un disque rayonnant brodé au col, droite d'une rigueur que lui-même n'avait jamais eue, elle salua Caldris d'une inclinaison exacte, ni chaude ni froide, la politesse d'une femme qui mesure tout, y compris ses saluts.
Sous les couleurs, tous portaient la même chose. À l'épaule de chacun, par-dessus l'étoffe de son école, brillait le fermoir aux cinq rais — cinq branches d'argent réunies en une étoile, la marque de ceux que l'Académie avait formés et que le royaume avait élevés au premier rang. L'étoile était censée dire que les cinq écoles n'en faisaient qu'une. Caldris, certains matins, trouvait qu'elle mentait avec beaucoup d'élégance.
Lyssandre s'assit à sa gauche, à la place de la justice, et posa devant lui le mince registre de cuir qu'il apportait toujours et n'ouvrait presque jamais. Ils se connaissaient depuis l'Académie. Pas de cette amitié qui se dit tout — Caldris n'en avait qu'une, et elle n'était pas dans cette salle —, mais de celle, solide, qui tient à l'estime et aux années : ils avaient appris la Trame sous les mêmes maîtres, s'étaient vus monter chacun de son côté, et il y avait peu d'hommes dont Caldris recevait la contradiction d'aussi bonne grâce. Lyssandre lui fit le petit salut de deux doigts contre la tempe qu'ils se faisaient depuis trente ans, et Caldris le lui rendit. C'était bon de l'avoir là. Restait que, sur presque tout ce qui pesait, Lyssandre tenait une ligne plus dure que la sienne, et qu'avec les années cette ligne s'était encore durcie.
La place de l'Académie fut prise par Loriel. Elle entra de ce pas qu'elle avait, ni pressé ni traînant, et la salle parut un instant moins froide — une chose qu'elle faisait sans le vouloir, ou en le voulant si bien qu'on ne le voyait pas. Sorvael, qui dirigeait l'Académie depuis trente ans, ne venait plus guère au Conclave ; il préférait ses salles de cours aux salles de pouvoir, et il envoyait Loriel, qui partageait sa charge et qu'on disait déjà son héritière. Elle était le visage que les arcanistes auraient demain, et nul ne s'en plaignait, parce qu'il y avait dans son visage rond, dans la façon dont les coins de ses yeux se plissaient avant de sourire, une chaleur qui désarmait les défiances avant qu'elles aient le temps de se former. Elle posa la main une seconde sur l'épaule de Caldris en passant derrière lui pour gagner sa place.
— J'imagine que tu as encore passé la nuit avec ta migraine, dit-elle, assez bas pour que lui seul l'entende. Un jour tu me laisseras t'envoyer quelqu'un de l'Eau qui sait faire taire ces choses-là.
— Le jour où je laisserai quelqu'un fouiller dans ma tête, Loriel, ce sera mauvais signe.
— Alors je me contenterai de te resservir de l'eau quand ton verre sera vide, dit-elle, et de te donner raison une fois sur deux, ce qui est déjà plus que tu n'en obtiens des autres.
Il y avait quelque chose, dans le simple fait qu'elle soit là, qui rendait la salle plus supportable. Caldris ne se l'expliquait pas entièrement et ne cherchait pas à le faire. Elle votait avec mesure, parlait peu et juste, et lui avait sauvé plus d'une délibération en trouvant la phrase qu'il fallait au moment où les positions se durcissaient. Dans une assemblée d'absolus, une voix raisonnable valait plus que sa part.
Au centre de la table, dans un berceau de bronze noirci par les siècles, reposait la Sphère — un globe de cristal parfaitement lisse dont les profondeurs semblaient contenir leur propre lumière. On disait qu'elle était sortie des mains de Vaelthar, du temps lointain où il avait voulu que les cinq écoles n'en fassent qu'une. Le Conclave ne s'ouvrait pas par une parole. Il s'ouvrait par elle. Chacun à son tour tendait vers la Sphère un fil de son accord, une inflexion légère de la Trame dont la signature ne pouvait appartenir qu'à lui. La Sphère reconnaissait chaque voix et prenait sa couleur l'une après l'autre — le vert patient d'Orsin, le rouge bref de Halven, le bleu mouvant de Néra, le gris presque blanc d'Esmar, l'or de Solenne — puis celles de l'Académie et de la Justice.
Mais tant qu'au moins une voix manquait, la Sphère restait sourde, et le Conclave n'existait pas. Quand vint son tour, Caldris tendit son propre fil vers le cristal. La lumière qu'il y versait apparut plus ténue qu'elle n'aurait dû, vacilla comme une mèche qui peine à prendre — un instant, à peine, le temps d'un battement de trop. Il renforça légèrement son accord, et elle prit. Nul, autour de la table, n'avait charge de lire la lumière d'un autre ; c'était une intimité qu'on ne s'autorisait pas. Mais de l'autre bout, Loriel le regardait, et à la seconde précise où son fil avait flanché elle avait pris la parole — une remarque sur le fait que le Conclave n'avait jamais commencé à l'heure depuis la mort de Vaelthar et qu'il était désormais trop tard pour espérer corriger cette tradition —, juste assez fort, juste assez longtemps pour que les têtes se tournent vers elle et non vers la Sphère. Caldris lui en sut gré. Il rangea cela parmi les gentillesses dont elle était coutumière.
Restait encore une dernière voix. La Sphère luisait déjà d'une clarté presque achevée, mais son éclat demeurait instable, incapable de se fixer tant que toutes les voies du Conclave ne s'étaient pas exprimées. On attendait, parce qu'on ne pouvait faire autrement : sans la voix de l'Ordo, la séance ne s'ouvrait pas.
Puis Maerion entra, et la salle changea de nature.
C'était sa première venue depuis Haldras. On le savait dans Luminara ; on l'avait su dans la salle à la seconde où le bruit de ses pas s'était arrêté au seuil. Il avait maigri. Le côté gauche de son visage gardait, du front à la mâchoire, la trace pâle et lisse de ce que le feu de Lumière fait à la chair quand il se retourne contre celui qui le porte ; il marchait avec une raideur qu'il refusait de soulager d'une canne. Il traversa la salle sans hâte, dans le silence que sa seule entrée avait fait, et avant même de gagner son siège il dirigea son fil vers la Sphère. La lumière inachevée se compléta aussitôt. Mais celle qu'il y versa n'était pas tout à fait celle des autres arcanistes : elle entra trop droite, trop dense, et la petite lune de cristal eut, l'espace d'un souffle, un éclat dur avant de se reprendre.
Il gagna le siège de l'Ordo et s'y assit avec la lenteur appliquée d'un homme pour qui chaque geste était devenu une dépense qu'il fallait calculer. Et pourtant rien dans son maintien ne demandait qu'on le plaigne. C'était même l'inverse. Il était entré blessé dans une salle de gens intacts, et c'étaient eux, désormais, qui semblaient en dette.
— Frères. Sœurs, dit-il, et sa voix n'avait pas changé, elle ; elle gardait cette précision posée, aristocratique, qui n'avait jamais eu besoin de monter pour qu'on l'écoute. Pardonnez ma lenteur. Le corps suit comme il peut.
Personne ne répondit. Solenne baissa les yeux un instant, et c'était beaucoup, venant d'elle. Caldris regarda l'homme qu'il avait connu rival, qu'il avait tenu pour orgueilleux et froid, et qu'il ne pouvait plus tout à fait situer maintenant que le malheur s'était posé sur lui comme une autorité supplémentaire. Au centre de la table, la Sphère brûlait, blanche et égale. Le Conclave pouvait désormais commencer.
Les premières affaires furent celles qu'on attendait, et l'on s'en acquitta sans y laisser d'âme. Une querelle de préséance entre le Feu et l'Eau sur l'ordre d'un cortège de fête, que Halven céda en riant dès qu'il comprit qu'y tenir lui coûterait son après-midi. Une requête de l'Académie pour ouvrir deux places de plus aux Liés venus des royaumes vassaux, que Loriel défendit et qu'on accorda, le vieil Orsin grommelant seul qu'on formait peut-être là des mages qu'on enverrait un jour combattre les uns contre les autres. La tache de soleil avançait sur la pierre. Ce fut Lyssandre qui amena la seule chose de la matinée qui pesa vraiment.
— On m'a déféré un homme, la semaine passée, dit-il en ouvrant pour une fois son registre. Un fondeur du quartier des forges. Quarante ans, une femme, trois enfants, jamais rien à lui reprocher. Sauf qu'il a commencé à entendre la Trame là où il n'aurait pas dû. À l'éteindre, aussi : une lampe qui meurt quand il passe, un âtre qui tombe en cendres sans raison. L'école des Ténèbres ne recrute pas, mes frères. Elle se déclare. Et elle s'est déclarée en lui, ça ne fait aucun doute.
— La loi est claire, reprit-il. Un homme chez qui les Ténèbres se déclarent ne peut pas demeurer ce qu'il était ; reste à choisir comment. On peut le remettre à l'Ordo, et nous savons tous ce que l'Ordo en fera. Ou bien on applique le soin : un accord de l'Eau, profond, qui retire à un esprit le chemin par lequel les Ténèbres sont entrées. On lui ôte ce qu'il a appris à faire. On lui ôte jusqu'au souvenir de l'avoir su. Il rentre chez lui le soir, embrasse ses enfants, ne se souvient de rien, et ne recommence pas. Je suis pour le soin. Mais je ne vous le cacherai pas : je le suis du bout des lèvres. Un homme qu'on a vidé d'une part de lui-même n'est pas tout à fait sauvé. Et il y en aura d'autres. Il y en a, chaque saison, davantage.
— C'est mon école qu'on appelle pour ce soin, dit Néra, et c'est mon école qui en revient malade. On ne retire pas un chemin dans un homme comme on arrache une ronce. On retire des années. On retire le visage qu'avait sa fille à six ans, parce qu'il se trouve sur le même fil que ce qu'on veut effacer. J'ai vu des hommes soignés regarder leur femme sans la reconnaître, et la croire sur parole quand elle leur disait qui elle était. Vous appelez cela une vie qu'on leur rend. Moi, j'appelle cela un étranger qu'on laisse porter le nom d'un mort.
Caldris connaissait l'accord dont parlait Néra. Il en connaissait même la beauté — un travail d'une finesse rare, qu'il avait admiré une nuit, très jeune, sans penser à ce à quoi il servait.
— La question n'est pas de savoir s'il faut être doux ou dur, dit-il enfin. Elle est que nous avons pris l'habitude de répondre à ce que nous ne comprenons pas en l'effaçant. Un homme perçoit dans la Trame quelque chose que nous ne percevons pas. Cela devrait nous arrêter net ; cela devrait être la chose la plus importante que nous ayons apprise cette année. Et nous, nous ne cherchons pas à comprendre ce qu'il voit. Nous cherchons la manière la plus propre de l'empêcher de le voir.
— Comprendre, comprendre, grogna Halven. Il y a des choses qu'on comprend en les laissant entrer, et quand on a compris il est trop tard pour les faire ressortir. Le soin est déjà une mollesse. De mon temps, on ne soignait pas un homme tombé du côté de l'ombre — on s'assurait qu'il ne tombe pas plus loin.
Ce fut Loriel qui ramena le calme, comme souvent, en paraissant chercher un terrain où chacun puisse poser le pied.
— Néra a raison sur ce qu'il en coûte, et Caldris a raison qu'il faudrait comprendre, dit-elle. Mais nous vivons des temps trop incertains pour comprendre tout ce qui nous arrive et trop dangereux pour ne rien faire, et il y a un homme qui attend dans une cellule qu'on décide de lui. Décidons pour lui d'abord ; gardons la grande question pour un jour où elle n'aura pas un visage. Le soin, l'Eau à son chevet, et qu'on rende cet homme à ses enfants. Ce n'est pas de la justice, c'est de la pitié. Les jours comme celui-ci, la pitié est ce que nous avons de moins lâche.
Et cela passa, parce que c'était humain, et parce qu'il était plus facile de plaindre un fondeur que de regarder ce qu'il avait découvert. Caldris ne dit rien. Il pensait à cet homme qui voyait dans la Trame quelque chose que personne autour de cette table n'était capable de voir, et qu'on aurait, avant la nuit, soigneusement privé de ce regard. Il pensait qu'on venait de ranger une réponse avec la question, et que nul, autour de cette table, n'aurait su dire laquelle des deux on avait eu le plus de hâte d'éteindre.
Maerion avait laissé chacun parler ; il le faisait toujours, ayant compris jeune que la dernière voix porte plus loin que la première. La tache de soleil avait passé le milieu de la table quand il ouvrit la bouche.
— Pendant que nous rendons un fondeur à ses enfants, dit-il, les signes s'accumulent autour de nous. Les Trakhals poussent toujours un peu plus au Nord. J'ai également reçu plusieurs rapports faisant état de troubles à Haldras depuis la mise en place du gouvernement provisoire. Certains de nos émissaires n'ont plus donner signes de vie depuis plusieurs jours. Certaines routes sont bloquées pour on ne sait quelles raisons et nous ne recevons plus aucun rapport sur les nouveaux liés détectés. Qui peut encore douter des attentions bélliqueuses de nos supposés royaumes vassaux. Et nous débattons encore comme si nous avions le luxe du temps. Je ne demande pas qu'on s'alarme, je demande qu'on compte. Combien de mages pourrions-nous lever en une lune ? Combien chaque école pourrait en fournir ? Personne, dans cette salle, ne connaît la réponse. Et c'est cela qui devrait nous ôter le sommeil : que nous ignorions notre propre force au moment même où le monde semble décidé à nous éprouver.
On n'aimait pas ce mot, lever. Solenne le releva la première : la Lumière ne se comptait pas comme une garnison, et l'idée qu'on fasse l'inventaire des mages ainsi qu'un quartier-maître compte ses piques la répugnait visiblement. Orsin, lui, ferma à demi les yeux et dit qu'on ne préparait jamais une guerre sans la rapprocher, qu'il avait vu, à l'échelle de sa longue vie, plus de guerres naître du compte des forces que de leur ignorance. Halven voulait compter, évidemment ; un homme du Feu veut toujours savoir de combien de bras il dispose. Néra refusait d'en entendre parler — on n'avait pas fini d'enterrer Haldras, dit-elle, et l'on parlait déjà de la suivante ; à ce train, on finirait par la faire venir à force de l'attendre.
Caldris écouta jusqu'au bout avant d'entrer dans la danse ; il avait appris que les premiers mots d'un Conclave servent à marquer les places, et qu'on ne dit rien d'utile tant que chacun n'a pas planté sa borne.
— Maerion a raison qu'il faut savoir. Il se trompe sur ce qu'il faut savoir d'abord, dit-il. Avant de compter nos arcanistes, je voudrais comprendre pourquoi nos vassaux s'éloignent de nous. Ce qu'on leur a pris, ou ce qu'on a cessé de leur donner, pour que des royaumes qui ont marché à nos côtés pendant des générations commencent à regarder ailleurs. Une force qu'on lève sans savoir d'où vient le mal finit toujours par frapper au hasard.
Il compta les positions, par réflexe, comme toujours, et le compte ne lui plut qu'à moitié. Pour la prudence : lui, Néra, le vieil Orsin. Pour la fermeté : Maerion, Halven, et Lyssandre — qui n'avait rien dit, mais dont il savait de quel côté tombait le silence. Solenne et Esmar au milieu, qui pouvaient pencher dans un sens comme dans l'autre. Et Loriel avec lui ; il la rangeait toujours de son côté, par une habitude si ancienne qu'il ne la vérifiait plus. Sur le papier, il s'imaginait pouvoir tenir l'assemblée d'une voix tout en sachant, d'expérience, que les assemblées qu'on tenait d'une voix était parfois celle que l'on finissait par perdre.
On ne trancha pas ; on tranchait rarement, les matins ordinaires. On convint de « tenir un état des forces » — formule assez vague pour que chacun croit avoir gagné, assez réelle pour qu'un compte commence quelque part, dans un registre, sous une main. Caldris connaissait le sort des comptes qui commencent. Mais la tache de soleil touchait le bord de la table, la matinée était finie, et il n'avait pas, ce jour-là, la force de se battre pour empêcher une liste de naître.
Tous se levèrent presque en même temps. Les Archontes sortirent les premiers, dans le froissement de leurs couleurs ; Maerion mit longtemps à se redresser, et nul n'eut l'indélicatesse de l'aider ni la cruauté de partir avant lui. Lyssandre rattrapa Caldris au bas des marches.
— Tu m'en veux de ne rien avoir dit ?
— Je crois que nous nous trompons de chemin. Et ce n'est pas le moment de se taire.
Lyssandre inclina légèrement la tête. C'était à peu près chez lui l'équivalent d'un sourire.
— Je passerai te voir très bientôt, dit-il. Il y a deux ou trois pierres qui remontent des bas quartiers — des cailloux qui font ce qu'aucun caillou ne devrait faire — et je ne sais pas encore quoi en penser.
Caldris attendit. Au-dessus d'eux, sur les marches, les Archontes se distribuaient les couloirs et le reste de la journée.
— Ce ne sont pas des fragments. Aucun sceau, aucune marque d'école, rien de ce qu'un atelier laisse derrière lui. Et celle que je tiens, je l'ai prise sur un batelier de la basse rive qui n'a pas plus de corde que ce pilier. Il laissa la chose peser le temps qu'il fallait. Il s'en servait. Du feu dans le creux de la main, et pas plus de peine que tu n'en prends pour lever une clarté. Voilà pourquoi c'est à toi seul que j'en parlerai, et pas à cette table.
Il n'en dit pas davantage. Il n'en disait jamais tout à fait assez, et Caldris avait depuis longtemps cessé de s'en formaliser ; un homme chargé de la justice d'une ville garde forcément quelques tiroirs secrets. Ils se quittèrent comme toujours, sans cérémonie.
Edran Talver n'utilisait plus la porte depuis longtemps. La fenêtre d'Aelyra restait presque toujours entrouverte et, à force d'années, chacun d'eux avait cessé de faire semblant d'y voir autre chose qu'une permission tacite. Il passa par-dessus l'appui avec l'aisance de quelqu'un qui avait répété le trajet des dizaines de fois. Une fois à l'intérieur, il évita soigneusement l'établi et les pigments qui y séchaient — le souvenir de plusieurs accidents mémorables continuait de lui servir de leçon. Il avait déjà une plaisanterie prête quand la voix d'Aelyra s'éleva depuis le fond de la pièce, sans qu'elle ait besoin de lever les yeux pour savoir qu'il était là.
— La porte fonctionne, tu sais, dit-elle. On l'a même huilée le mois dernier. En partie pour toi.
— La porte, c'est pour les gens qui demandent la permission. Moi, je sais déjà que tu vas dire oui.
— Tu finiras par te tromper. Ce jour-là, tu découvriras que les fenêtres se referment aussi.
Il gratta entre les oreilles le chat roux qui régnait sur la chaise du fond, et qui accepta l'hommage avec la condescendance d'un prince recevant un tribut dû.
— Bonsoir, Maraud.
— Il n'a pas de nom, dit Aelyra.
— Il en a un. C'est toi qui refuses de t'en servir. Ce n'est pas la même chose.
Il posa sur le coin libre de l'établi un cornet de papier gras d'où montait une odeur de miel sombre et de courge frite, des beignets du marché encore tièdes dont l'un manquait déjà. Aelyra reposa enfin son pinceau et vint voir, en s'essuyant les doigts à son tablier.
— Lesquels as-tu payés ? demanda-t-elle.
— Celui que j'ai mangé. Les autres, c'est un cadeau du marchand. Il ne le sait pas encore.
Elle lui jeta le regard qu'elle gardait pour ces choses-là, qui n'était pas tout à fait de la réprobation et pas tout à fait de l'indulgence, et prit un beignet, parce que se fâcher pour de bon lui aurait coûté plus qu'à lui d'avoir volé. Elle savait, comme tout le quartier savait, qu'Edran ne prenait jamais que ce qui se mange et ne gardait jamais une pièce plus d'une nuit ; l'argent lui brûlait les doigts, il s'en débarrassait en beignets, en tournées, en menue monnaie glissée sous des portes qui n'en sauraient jamais l'origine.
Il s'assit à califourchon sur le tabouret bas, près de l'âtre, qu'il prenait toujours et dont il ignorait qu'il appartenait à quelqu'un d'autre. Il la regarda travailler un moment, parce qu'on se reposait, chez Aelyra, d'une manière qu'on ne trouvait nulle part ailleurs dans les bas quartiers. Puis il fouilla dans la doublure de sa veste, là où il rangeait ce qu'il ne voulait pas perdre, et posa une petite chose sur l'établi, entre eux.
— Tu t'y connais en cailloux mieux que personne par ici. Dis-moi ce que tu penses de celui-là.
C'était une pierre grise, terne, de la taille d'un ongle de pouce, sans sertissure ni marque d'atelier, le genre de chose qu'on aurait ramassée dans le lit du fleuve sans la regarder deux fois. Elle ne payait pas de mine. Mais l'air, tout autour, n'allait pas — Edran n'avait pas les mots pour le dire, lui qui ne sentait la Trame que comme une vague chair de poule à la nuque les soirs où il valait mieux changer de rue ; il savait seulement que cette pierre-là lui donnait cette chair de poule quand il la tenait dans la paume de sa main.
Aelyra posa son beignet. Elle prit la pierre entre deux doigts, du geste dont elle prenait tout, sans hâte, et il vit son visage changer. Ce ne fut pas grand-chose — un pli entre les sourcils, une immobilité soudaine —, mais Edran avait passé sa vie à lire les visages pour y trouver l'instant où mentir ou détaler, et il connaissait celui-là : c'était la tête de quelqu'un qui vient de toucher une chose qu'il n'aime pas du tout.
— Où as-tu pris ça ? dit-elle, et sa voix avait perdu la légèreté de tout à l'heure.
— Au travail.
Elle la fit rouler dans sa paume, ferma les yeux une seconde, de cette façon qu'elle avait d'écouter ce que les choses lui disaient par les doigts.
— Ce n'est pas un cristal, dit-elle, et il y avait dans sa voix quelque chose qu'il ne lui connaissait pas — pas de la peur, de l'incompréhension. C'est ça qui me retourne. Un fragment, c'est du cristal ; le cristal, c'est la seule chose au monde qui sache retenir la Trame. Ça, c'est une pierre. Une pierre de rivière, de rien du tout. Elle ne devrait pas garder une étincelle, pas plus que mon poing ne garde l'eau. Et pourtant il y a là-dedans une force que je n'ai jamais sentie dans aucun éclat — bien trop —, et que personne n'a scellée. On l'a forcée dans une pierre qui n'a aucune raison de la tenir, et elle la tient quand même. Je passe mes journées à calmer, à régler, à tenir les choses ensemble ; ça, c'est l'inverse, et je ne sais pas qui est capable de faire ça, ni comment. Tout ce que je sais, c'est que ça tient mal. Et ce qui tient mal finit toujours par lâcher. Le jour où celle-là lâchera, je ne voudrais pas avoir la main dessus.
Il lui dit ce qu'il pouvait en dire, qui n'était pas tout. Qu'un homme pour qui il rendait parfois des services — un homme de la haute ville, prudent, qui ne donnait jamais un nom aux choses — l'avait chargé de remonter d'où sortaient « ces pierres inhabituelles » qu'on commençait à voir traîner en bas. Pas beaucoup. Quelques-unes, assez rares pour qu'on les remarque, entre des mains qui n'auraient jamais dû tenir ce genre de pouvoir.
— Et figure-toi que ça remue plus haut qu'on ne croirait, ajouta-t-il, content de son effet, parce qu'il aimait savoir ce que les autres ignoraient et plus encore le faire savoir. On murmure que la cour elle-même s'en inquiète, que la Trame tournerait mal par endroits. Il paraît même que le grand Caldris en personne — oui, celui-là, l'arcaniste du roi — pose des questions sur ces histoires de pierres. Quand des gens comme ça commencent à poser des questions, moi, je commence à me demander dans quoi mon bonhomme m'a fourré.
Aelyra ne dit rien. Sa main, qui roulait la pierre, s'arrêta — une seconde, pas davantage —, puis se remit à la rouler. Edran, qui cherchait dans les visages de quoi rire et non de quoi s'alarmer, ne le vit pas. Il avait déjà mordu dans un autre beignet et poursuivait son idée.
Ce qu'il ne vit pas davantage, ce fut le moment où le souci, sur le visage d'Aelyra, céda la place à autre chose — quelque chose qu'il aurait pourtant dû connaître, pour l'avoir surpris cent fois chez elle devant un luth fendu ou un fragment mort qu'un autre aurait jeté.
— Laisse-la-moi.
— Pardon ?
— Cette pierre. Laisse-la-moi, dit-elle. Elle s'était redressée d'un coup, avec une vivacité qu'il ne lui connaissait pas. Tu m'as entendue : on a tendu une corde trop fort. Une corde trop tendue, ça se détend. On baisse le ton, on stabilise le flux, on lui rend une mesure qu'elle peut tenir. Je crois que je pourrais la désouiller.
— Non.
— Edran.
— Non. Tu viens de me dire toi-même que cette saleté est dangereuse et que tu ne voudrais pas avoir la main dessus le jour où elle lâchera. Et là, tout de suite, tu me demandes de te la laisser pour mettre les deux mains dessus ? Tu vois bien que ça ne tient pas debout, ton affaire.
Elle plaida, à sa manière, qui n'élevait jamais la voix et qui n'en était que plus difficile à refuser. Que c'était son métier et que personne n'avait son expérience. Que le danger des autres, justement, tenait à ce qu'ils ne savaient pas, et qu'elle, elle savait. Qu'on ne comprenait jamais une chose en la gardant à distance. Edran l'écouta, et ce fut plus dur qu'il ne l'aurait avoué, parce qu'il y avait peu de choses au monde qu'il refusait à cette femme et qu'il les refusait toujours de mauvaise grâce. Il se tenait là, à vingt-trois ans, devant une femme qui en avait plus de quarante et qui ne le regarderait jamais comme il aurait, certains soirs, voulu être regardé ; il le savait, il s'en accommodait et il revenait quand même. Il aurait décroché à peu près n'importe quoi pour elle.
— Demande-moi la lune, dit-il enfin. Je te trouve une échelle et je te la décroche. Mais celle-là, je préfère encore la jeter au fond d'un puits que de te voir la garder contre toi.
Il glissa la pierre dans la doublure de sa veste, là d'où elle venait, et tapota l'étoffe par-dessus, exprès, pour qu'elle voit bien qu'il l'emportait. Il se remit debout et pris un dernier beignet dans le cornet qu'il lui laissait, et enjamba l'établi en sens inverse, vers la fenêtre, parce qu'il était entré par là et qu'il aurait trouvé indigne d'en ressortir autrement.
— Je repasserai demain, lança-t-il, une jambe déjà dehors. Garde-moi Maraud. Et ne réfléchis pas trop à ton caillou — il dort chez moi cette nuit.
Elle lui dit d'utiliser la porte, pour une fois ; il fit mine de ne pas entendre, et la nuit du quartier l'avala comme elle avalait tout, sans bruit. Le chat roux le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse, puis se rendormit.
Le marché de nuit se tenait sur la place de la Glane, au bord du fleuve, là où l'on vendait du poisson le jour et à peu près tout le reste une fois le soleil tombé. Luminara, qui se piquait d'être la ville de la lumière, y envoyait mourir les siennes : c'était un marché éclairé aux fragments fatigués, ces éclats que les belles maisons rebutaient quand leur clarté faiblissait et qu'on rachetait pour trois fois rien, si bien que tout le négoce baignait dans une lueur jaune, basse, tremblante, qui donnait aux visages quelque chose de fiévreux. Des lanternes complétaient le reste. On y vendait des poissons du fleuve enfilés sur des baguettes et grillés à la flamme, des beignets de courge au miel noir, du chaudin brûlant dans des gobelets de terre — un vin cuit aux épices qui réchauffait les portefaix et déliait les langues, ce dont Edran avait souvent utilisé à son profit.
Dans un coin, deux hommes jouaient aux couronnes brisées sur un tonneau retourné, et l'un d'eux perdait avec un entrain qui sentait le chaudin de trop. Une fillette pieds nus passait entre les étals en chantant, pour quelques oboles, une de ces comptines que les enfants des bas quartiers se transmettaient sans en comprendre un traître mot : « Une lumière pour chasser le soir, deux pour brûler, trois pour ne plus voir ; compte tes lampes avant de dormir, la dernière allumée te verra partir. » Edran la lui avait entendu chanter cent fois et ne l'avait jamais écoutée. Il lui jeta une obole par habitude et passa.
Il connaissait le marché comme il connaissait l'intérieur de ses poches, et il y avançait de cette allure qui n'était jamais tout à fait droite, saluant ici, chapardant là un bout de conversation plus volontiers qu'une bourse, parce que ce soir c'était de paroles qu'il avait besoin. Il avait remonté la trace toute la semaine, de bouche en bouche, jusqu'à un étal du bout de la place. L'homme y tenait commerce de breloques et de menue quincaillerie sous un auvent de toile, et vendait — disait-on, à qui savait demander — des « pierres qui rendent service ».
C'était un gros homme placide, aux mains trop soignées pour un marchand de babioles, avec ce calme particulier de ceux qui ont quelque chose de meilleur sous le comptoir. Edran joua l'acheteur : un cousin de la rive d'en face, une chambre froide, pas un sou pour un mage ni pour un fragment scellé. Le marchand le jaugea, sortit de dessous l'auvent une pierre semblable à celle qui dormait dans la veste d'Edran, et la lui fit tenir — tiède, vivante, prête. Il suffisait, dit-il, de vouloir qu'elle chauffe, et elle chauffait. Pas besoin d'être né mage. Pas besoin de rien que d'un peu de monnaie.
— Et ça vient d'où, une merveille pareille ? demanda Edran du ton le plus oisif qu'il trouva, en tournant la pierre dans la lumière jaune. C'est qu'on en voudrait d'autres, chez nous, si le faiseur a de la suite dans les idées.
Ce fut la question de trop, et il le sut à la seconde où il l'eut posée. Le placide marchand resta placide ; mais ses yeux quittèrent Edran un instant, par-dessus son épaule, vers un point de la foule, et revinrent — un coup d'œil de rien, le genre qu'Edran lui-même lançait à ses guetteurs quand une affaire tournait mal. Le faiseur, dit l'homme en reprenant sa pierre, n'aimait pas les curieux ; et un acheteur qui posait tant de questions n'achetait jamais. Le ton n'avait pas monté d'un cran.
Edran rit, paya une obole une babiole de cuivre dont il n'avait que faire, dit qu'il reviendrait avec sa bourse et l'esprit moins curieux, et s'éloigna d'un pas de promeneur. Il sentait le vent tourner comme on le sent dans une ruelle avant que les ennuis aient un visage — cette tension à la nuque, la même chair de poule que lui avait donnée la pierre. Il ne se retourna pas. Si quelqu'un le suivait, il préférait qu'il continue à croire que personne ne l'avait remarqué.
Il quitta la place sans hâte, par la rue des Foulons, prit à gauche là où un autre aurait pris à droite, coupa par la cour de l'ancien relais dont lui seul, ou presque, savait qu'elle avait une seconde issue. Les bruits du marché s'éteignirent derrière lui. Les pas, non. Ils étaient deux, peut-être ; un, sûrement, plus lourd que l'autre, qui ne se donnait même plus la peine d'être discret à mesure que les rues se vidaient. Edran pressa le pas sans courir encore, vers le dédale des ruelles près du fleuve où il aurait eu l'avantage. Il n'eut pas le temps de l'atteindre.
L'homme le rattrapa au débouché d'une venelle aveugle, là où un mur fermait tout. Il était grand, mal rasé, le souffle court — un homme de poigne, pas un mage, Edran l'aurait juré à sa façon de bouger. Ce qu'il tenait au creux de la main, en revanche, n'était pas un couteau. C'était une de ces pierres. Et Edran comprit enfin ce qu'Aelyra avait vu : une pierre chargée bien au-delà de ce qu'elle aurait dû contenir, dans les mains d'un homme incapable d'en mesurer le danger.
L'homme ferma le poing et voulut, sans doute, quelque chose de net et de bref. Ce qu'il obtint n'eut rien de net. La pierre cracha — il n'y avait pas d'autre mot — une gerbe de feu blanc et la venelle aveugle s'emplit d'un coup d'une clarté qui arracha l'ombre de chaque pierre du mur. Edran s'était jeté de côté par réflexe, dans l'angle, et la chaleur lui passa sur la nuque comme une porte de four qu'on ouvre ; derrière lui, la pierre du mur noircit et se fendit avec un bruit sec, une longue balafre de suie en travers, à l'endroit exact où sa tête s'était trouvée un souffle plus tôt.
La pierre n'eut pas besoin de plus pour céder. L'éclat n'avait pas rendu sa force d'un seul coup propre : il se retourna dans la main qui le serrait. L'homme hurla — un cri de pure surprise avant même la douleur —, la paume soudain pleine d'un feu qui n'avait plus de maître, et il battit l'air de son bras embrasé comme on chasse un essaim, plié en deux. La pierre tomba et roula au sol où elle continuait de cracher des étincelles folles contre le pavé. La venelle puait la chair et le crin brûlés.
Edran ne paniqua pas. Paniquer, c'était bon pour les gens qui n'avaient pas grandi en courant. Il était déjà debout, déjà passé derrière l'homme tordu de douleur, déjà dans la ruelle d'à côté avant que le second — car ils étaient bien deux — eût compris que la proie n'était plus au fond du cul-de-sac, mais dans son dos. Il prit les toits au premier appentis venu, par un chemin que ses pieds connaissaient mieux que sa tête, sauta le vide d'une venelle qu'il avait franchi gamin pour bien moins que sa vie, et ne s'arrêta que trois rues plus loin, à plat ventre sur des tuiles encore tièdes du jour, le cœur lui cognant aux oreilles. En bas, très loin, le marché de la Glane jetait toujours sa lueur jaune et fiévreuse au ventre des nuages.
Il resta là un moment, le temps que son cœur se calme. Ce n'était plus une affaire de quelques pierres curieuses qui traînaient dans les bas quartiers ; on tuait, pour ces cailloux, ou du moins on essayait, et l'on s'y prenait avec des choses qui tuaient aussi celui qui les tenait. Son homme de la haute ville voudrait savoir cela. Il le paierait dans la seule monnaie qui valait pour Edran — savoir, avant les autres, ce qui se tramait sous la ville ; l'argent, de toute façon, lui brûlait les doigts.
Sa main descendit malgré lui à la doublure de sa veste, et y trouva la pierre, intacte, toujours tiède contre ses côtes. Il la garda un instant dans son poing fermé, dans le noir, là-haut, et pour une fois fut tout à fait content de lui : content d'avoir tenu bon, d'avoir dit non, d'avoir cette saleté contre sa propre cuisse plutôt qu'entre les mains d'Aelyra. Il avait vu, ce soir, ce qu'une de ces pierres faisait à qui la serrait trop fort. Il ne voulait pas que ça lui arrive à elle. Pas tant qu'il aurait son mot à dire.
Il rentrerait par les toits, dormirait deux ou trois heures, irait porter tout cela à qui de droit dès l'aube. Et dans la journée, quand il aurait le temps, il repasserait la voir — pour caresser Maraud, pour finir les beignets, pour lui redire non. Il se le promit en redescendant dans la rue, déjà léger, déjà presque gai, de cette gaieté increvable qui lui tenait lieu de courage et qui ne l'avait jamais tout à fait quitté. La ville brillait pour lui un peu plus que pour les autres. Demain était à lui. Demain était toujours à lui.
Sous le grand Sanctuaire de l'Aube, plus bas que les caves où l'on entreposait l'huile et le grain destinés aux aumônes, s'ouvrait une salle dont le peuple de Luminara n'avait jamais soupçonné l'existence. Ceux qui y descendaient l'appelaient le Creuset. Ils se nommaient entre eux les Immaculés, convaincus que la Lumière n'exigeait rien de moins qu'une pureté absolue des paroles, des actes et des intentions. On venait au Creuset un par un, à des heures où l'on ne croisait plus personne, par un escalier que la plupart des frères du Sanctuaire eux-mêmes croyaient muré ; et lui, ce soir-là, descendait les marches avec dans la poitrine ce mélange de crainte et de chaleur qu'il n'avait connu nulle part ailleurs, et dont il en était venu, peu à peu, à dépendre comme d'un feu en hiver.
Il avait passé l'après-midi à servir la soupe, dans la cour haute du Sanctuaire, à la file ordinaire des pauvres — des portefaix sans ouvrage, des veuves, des enfants au ventre creux qu'il connaissait par leur prénom et à qui il gardait toujours le fond de l'écuelle, le plus épais. C'étaient ses mains à lui qui avaient tendu le pain tout le jour. C'étaient les mêmes qui, ce soir, tireraient la capuche sur son visage avant qu'il ne joigne sa voix à celles des autres. Il n'apercevait nulle contradiction là-dedans. Il aimait ces gens. C'était même pour eux, lui semblait-il, qu'il descendait au Creuset : pour qu'un jour le pain ne manque plus, pour qu'un monde où on aurait plus à racler le fond des écuelles puisse devenir possible.
Ils étaient une douzaine, peut-être un peu plus, debout en cercle autour de l'unique flamme — un Feu Clair posé sur la pierre nue, sans lampe ni fragment, une clarté qui ne devait rien à personne et que chacun, en entrant, avait nourrie d'un fil de son propre accord. Tous portaient la robe sans marque et la capuche basse ; on ne se nommait pas, on ne se dévisageait pas. Il reconnaissait certaines de ces voix pour les avoir entendues ailleurs, le jour, sous le soleil, prononcer des choses fort différentes — et c'était une discipline, au Creuset, que de ne jamais laisser le jour reconnaître la nuit. Ils ouvrirent par l'hymne des vigiles, à voix basse, à l'unisson : « Que la lumière consume ce qui doit brûler, et préserve ce qui mérite de durer. » Puis vint l'autre chant, celui qu'on n'entonnait que là, et dont les mots lui tiraient toujours le même frisson droit le long de l'échine : « Une seule clarté, et nulle ombre en elle ; une seule main digne de la porter ; et le monde, à la fin, lavé jusqu'au blanc immaculé. »
Maerion était là, comme toujours le dernier, dans le renfoncement où la flamme n'allait pas tout à fait. On ne le nommait pas davantage que les autres ; mais lui, on ne pouvait pas ne pas le reconnaître. Le Feu Clair prenait en biais le côté gauche de son visage, cette joue lisse et pâle que la flamme de Haldras lui avait laissée, et il n'était pas un homme dans le Creuset qui ne sache ce qu'il lui devait. Il avait couru vers le danger quand les autres fuyaient, avait brûlé pour eux et en portait la preuve sur sa chair. Il parlait de la Lumière avec l'autorité de celui qui s'y était jeté en personne. Il ne prenait jamais la parole le premier. Il laissait le Creuset s'échauffer, parler de ses peurs et de ses songes, et il attendait.
Ce fut une voix âgée qui commença, ce soir-là, une voix qui chevrotait un peu et que les années n'avaient pas adoucie. Elle parla des signes. De Haldras, d'abord — une aile entière du monde effondrée en une nuit, et quelques mages de Luminara qui n'en étaient jamais revenus - une perte dont la cité mettrait des années à se remettre. Des terres où la Trame se taisait désormais, ces taches sourdes qui s'élargissaient comme une moisissure sur un fruit. Et de ces malheurs qui montaient des bas quartiers depuis quelques lunes, ces feux qui prenaient sans cause, ces mains brûlées, ces enfants qu'on relevait morts au matin sans une blessure visible.
— On nous dira que c'est peu, dit la vieille voix. On nous dira que le monde a toujours eu ses deuils. Mais je vous pose la question : et si ce n'étaient pas des deuils ? Et si c'était une main qui frappe, et qui frappe de plus en plus fort, parce que nous n'avons rien fait du temps où elle se contentait d'avertir ?
Un murmure parcourut le cercle — pas de la peur ; quelque chose de plus chaud et de plus terrible : un soulagement. Le soulagement de gens à qui l'on vient de dire que leur malaise avait un sens, que ce qu'ils sentaient depuis des mois sans oser le nommer était vrai. Il le sentit monter dans sa propre poitrine, ce oui qui ne demandait qu'à être prononcé. Tout ce désordre, toute cette douleur, n'étaient pas le fait du hasard : c'était un appel. Et à un appel, on répond.
Une autre voix reprit, plus jeune, sur les ordinaires. Que leur place, de tout temps, avait été de garder la foi — d'être les mains humaines de la Lumière, ses gardiens fidèles, et qu'il y avait dans ce rôle une dignité immense, la plus haute peut-être.
— Mais regardez ce qu'ils font, à présent. Ils ne se contentent plus de garder. Ils veulent toucher. On vend dans leurs ruelles des pierres qui font ce que nous seuls devrions faire — du feu pour quelques dragmes, de la clarté au bout d'un doigt qui n'a jamais rien appris. La Trame ne leur appartient pas. Elle ne leur a jamais été donnée. Et chaque fois qu'une de ces mains s'en empare, c'est elle qui se déchire un peu plus. Ces morts dont on parle ne sont pas des accidents. Ce sont des avertissements posés dans la chair même de ceux qui passent la frontière sans en avoir le droit.
Et de là, comme l'eau suit la pente, on en vint au mélange. Ce fut dit d'une voix douce, presque triste, par quelqu'un qui semblait peser chaque mot avant de le lâcher. Que la pire des frontières franchies n'était pas celle des pierres : c'était celle des lits. Que partout, dans le peuple et plus haut qu'on ne l'imaginait, des mages s'unissaient à des ordinaires, par faiblesse, par solitude, par cette chose qu'on appelait l'amour et qui n'était souvent qu'un beau nom donné au manque de courage.
— Et ne vous figurez pas que cela ne touche que les petits, ajouta la voix douce. Il y a, parmi les grands de ce royaume, des hommes qui rentrent le soir souiller en secret le don qu'on leur avait confié. Le don n'est pas à nous. Nous n'en sommes que les dépositaires. Le répandre dans un sang impur, c'est le perdre.
Personne ne s'indigna. On ne parlait pas, au Creuset, comme parlent les bourreaux. On parlait comme des jardiniers, comme des bergers, comme des gens qui aiment ce dont ils ont la garde. La voix douce poursuivit, et d'autres la rejoignirent, et l'on dit des choses sur le sang, sur les lignées, sur la façon dont le don passait d'un parent à l'enfant ainsi qu'une couleur d'yeux, et sur le devoir qu'on avait — le mot revenait sans cesse, ce mot de devoir — de veiller à ce qu'il ne se dilue point, à ce qu'on ne le gaspille pas dans des unions qui l'éteindraient en deux générations. On parla d'encourager certains mariages et d'en décourager d'autres. On en parla avec tendresse, comme on parle de l'avenir d'enfants qu'on aime.
Une voix de femme s'éleva alors, droite, sans un tremblement, de celles qui n'ont jamais douté un instant de leur place dans le monde. Elle dit qu'on s'égarait depuis trop longtemps à poser les cinq écoles sur un même pied, qu'on l'avait fait par courtoisie et que la courtoisie avait assez duré. La Lumière n'était pas une école parmi cinq. Elle était la source ; les autres n'en étaient que des dialectes, des façons plus basses de dire la même langue.
— On nous fait poser deux doigts sur une sphère depuis si longtemps, reprit-elle, et l'on s'émerveille qu'au bout du compte toutes nos couleurs se fondent en un même blanc égal, comme si c'était là un prodige. Mais ce blanc, mes frères, c'est le nôtre. Tout y retourne parce que tout en vient. Cesser de le dire par politesse, c'est mentir. Et nous avons trop menti.
On vint à l'Académie. Une voix mesurée, qui pesait le pour et le contre comme on tient une balance à hauteur d'œil, dit qu'il fallait commencer par là — que tout commençait par là —, par ce qu'on enseignait aux jeunes et par ceux qu'on laissait franchir la porte. Qu'on prenait depuis trop d'années les Liés des royaumes vassaux sans les choisir, qu'on garnissait les bancs de sangs incertains, et qu'on y laissait courir des savoirs qu'aucun esprit jeune n'aurait dû seulement frôler — ces études des marges, des silences de la Trame, de tout ce qui flirtait avec l'ombre sous le couvert honnête de la curiosité.
— L'Académie devrait former des gardiens, dit la voix mesurée. Elle forme des curieux. On y apprend à tout regarder. On devrait y apprendre d'abord ce qu'il ne faut pas regarder.
Deux voix se heurtèrent un moment — l'une voulait qu'on ferme l'Académie aux vassaux d'un seul coup, l'autre qu'on ne se prive pas pour autant de leurs meilleurs sujets —, et le ton montait quand une troisième, chaude, posée, trouva sans effort apparent le terrain où les deux pouvaient tenir ensemble : qu'on ne ferme rien d'un coup, ce qui s'aliénerait les royaumes pour rien, mais qu'on choisisse, désormais, et qu'on choisisse bien ; qu'une porte étroite et gardée valait mieux qu'un mur dont la chute s'entendrait jusqu'aux frontières. Chacun trouva qu'il avait eu raison depuis le début.
Maerion les laissa aller jusqu'au bout, jusqu'à ce que le cercle eût épuisé toute sa peur et tout son espoir, et lorsqu'il n'y eut plus que le crépitement du Feu Clair, il parla. Sa voix n'eut pas besoin de monter ; elle n'en avait jamais eu besoin. Il ne reprit rien de ce qui s'était dit ; il le ramassa. Il leur donna raison d'avoir peur, et tort de croire que la peur suffît. Les signes étaient un appel, oui — mais un appel auquel on répond par des litanies est un appel qu'on insulte. La Lumière ne leur demandait pas de prier mieux. Elle leur demandait d'agir, et elle ne le leur demanderait pas deux fois.
Et il dit comment, sans plan ni schéma, de cette manière qu'il avait de décrire une chose déjà vraie qu'il suffisait de laisser advenir. Que deux peuples qui se mêlent sans plus se craindre finissent par s'oublier l'un l'autre, et qu'il était temps que les mages et les ordinaires se regardent de nouveau pour ce qu'ils étaient — deux mains qu'une seule tête devait gouverner. Que la couronne, elle aussi, s'était amollie à force de regarder au-dedans, et qu'il faudrait la contraindre à regarder au-dehors, à sentir une poigne à sa gorge, à lire dans le silence des vassaux la lame qu'il dissimulait. Et que la guerre, quand elle viendrait — il dit quand, et non pas si —, ne serait pas la calamité que redoutaient les timides.
— Des portes s'ouvrent dans le fracas, dit-il, des portes qui restent closes mille ans en temps de paix.
Il se tut un instant, et quand il reprit, sa voix s'était faite presque douce, presque rêveuse, et nul ne sut plus très bien s'il s'adressait encore au cercle ou s'il se parlait à lui-même.
Vous vous lamentez sur ces petites lumières qu'on s'arrache là-haut, dans les ruelles. Ces miracles à quelques pièces qui brûlent la main qui les serre. Il laissa le silence s'étendre. Ne priez pas pour qu'elles cessent. Priez pour qu'il y en ait davantage. Un peuple qui a peur dans le noir finit toujours par tendre les bras vers la première clarté qu'on lui présente. Et il acheva, sur ce ton dont on ne savait jamais s'il bénissait ou s'il condamnait : Le désordre n'est pas l'ennemi de la Lumière, mes frères. C'est le dernier degré qu'elle ait à gravir.
Personne n'applaudit ; on n'applaudissait pas, au Creuset. On éteignit le Feu Clair d'un même souffle, et l'on remonta, un par un, à des intervalles prudents, vers la nuit ordinaire. Il sortit l'un des derniers, et l'aube grise pointait déjà au-dessus des toits de Luminara quand il retrouva la rue. Il ne comprenait pas tout à fait la dernière phrase — il y avait là quelque chose qui lui échappait, un sens en dessous du sens dont il n'avait pas les clés — et pourtant il la trouvait belle, et il se la répéta tout le long du chemin, comme on garde sur la langue le goût d'une chose sucrée.
Plus tard ce matin-là, il reprit son tablier et sa louche, et il servit la soupe aux pauvres de la cour haute, et il garda le fond le plus épais pour les enfants qu'il aimait. Ses mains ne tremblaient pas. Il ne lui semblait pas avoir jamais aimé ces gens autant que ce matin-là — puisque c'était pour eux, pour qu'un monde meilleur leur soit enfin rendu, qu'il avait passé la nuit à apprendre comment il faudrait, le moment venu, en sacrifier une partie.
Talen portait les siens sur un fil de nœuds. C'était une chose de Caelith, qu'on lui avait apprise là-haut avant qu'on l'emmène : une cordelette où chaque nœud était un nom — les vivants qu'on aime, les morts qu'on garde — et qu'on disait du bout des doigts dans le noir, sans la voir, comme une prière qui ne demande rien. La sienne, il la gardait cousue dans l'ourlet de sa robe d'apprenti, parce qu'on n'avait pas le droit de garder ce qui venait de la maison ; il était au quatrième anneau désormais, et personne ne fouillait plus les ourlets d'un garçon de quatorze ans, mais l'habitude de cacher lui était restée comme tant d'autres.
Le premier son de la ville, chaque matin, n'avait rien d'un chant d'oiseau : c'était la grande cloche de bronze de l'Académie, qui jetait les apprentis hors du sommeil tous ensemble, par centaines. Ils étaient près de quatre cents sous ce toit, répartis sur les sept anneaux ; on entrait au premier vers huit ou neuf ans, on sortait du septième — ceux qui en sortaient — homme ou femme fait, marqué, réclamé. À l'anneau de Talen, ils étaient entrés soixante-dix. Ils n'étaient déjà plus que quarante. Personne ne disait jamais tout haut où passaient les autres ; mais on apprenait vite, à l'Académie, qu'une question qu'on ne pose pas est une question dont on connaît déjà la réponse et qu'on préfère ne pas s'entendre dire.
À Caelith, un enfant qui entendait la Trame était une bénédiction. On l'appelait un Écoutant ; on le menait au sanctuaire des hauteurs ; les vieux venaient s'asseoir près de lui pour qu'il leur dise ce que disait le vent dans les pierres, et sa mère marchait au marché la tête un peu plus haute. Talen avait eu six ans le jour où il avait fait pencher la flamme d'une lampe sans la toucher, et toute la maison avait pleuré de joie. Il avait eu dix ans le jour où la charrette de Luminara était montée par la route en lacets — un Révérend au masque pâle, un homme de l'Académie avec son registre, deux gardes — et ce jour-là aussi toute la maison avait pleuré, mais ce n'était plus la même eau. On ne refuse pas une charrette de Luminara. Le don, lui avait-on expliqué d'une voix douce, n'appartenait ni à Caelith ni à sa mère : il appartenait au royaume, qui seul savait le former, et c'était un honneur. Sa mère avait noué ce matin-là un nœud de plus sur le fil, le lui avait passé au cou, et n'avait pas pu parler.
Ce matin-là, on avait Trame pratique, dans la salle haute aux longues tables de pierre, et c'était le pire ou le meilleur des jours, selon qu'on avait bien dormi ou non. Maître Vharn officiait, un homme sec, sans âge et sans douceur, qui notait chacun d'une voix qu'il n'élevait jamais et dont les sentences tombaient comme des pierres dans un puits. Contre le mur du fond, là où ils se tenaient une fois par lune, trois silhouettes regardaient sans rien dire — les délégués des écoles, venus voir mûrir ce qu'ils réclameraient un jour.
Car on n'appartenait à aucune école en entrant à l'Académie ; on y arrivait sans couleur, et la robe le disait — la laine brute des petits, que l'intendance vous rendait bordée aux poignets et au col le jour où l'une des cinq vous prenait. Nul ne choisissait la sienne : elle se déclarait d'elle-même, à son heure, chez l'un à onze ans et chez l'autre à seize, et l'épreuve, tout au bout, ne faisait que la sceller. Les écoles n'y pouvaient rien, et c'était précisément pour cela qu'elles guettaient — ne pouvant décider de ce qui viendrait, il leur restait à la voir venir avant les autres. Chacune entretenait d'ailleurs ses recettes, ses exercices précoces et ses petites traditions, dont elle assurait qu'ils inclinaient un enfant vers sa couleur ; rien ne l'avait jamais prouvé, et les plus vieux délégués le savaient, et ils s'y tenaient quand même, parce qu'un ordre qui cesserait de guetter perdrait sa place à la table. Elles dotaient donc des chaires, plaçaient leurs délégués, marquaient les prometteurs et se les disputaient à mots couverts avec une âpreté que la politesse des galeries cachait mal ; car un mage appartient à l'école qui s'éveille en lui, mais celui qu'une école a nourri plusieurs années avant de savoir qu'il serait sien lui appartient autrement. La rivalité des élèves n'était que le reflet, en plus jeune et en plus cruel, de la guerre que se livraient leurs maîtres.
L'exercice du jour était une affaire de mesure : tenir une clarté égale, à hauteur d'une paume, le temps qu'un sablier de poche s'écoule, sans qu'elle monte ni baisse d'un cheveu. C'était de l'arithmétique qu'on ressent, répétait-on au Calcul et aux Proportions, et les mieux nés y excellaient, parce qu'ils avaient grandi parmi les fragments et savaient déjà, en arrivant, qu'une force se tient comme on tient une bride. Quand vint le tour de Talen, la clarté qu'il leva fut la plus forte de la salle — bien trop forte. Là où Corvane val Aurin tenait une petite lumière régulière, propre, ennuyeuse à force d'être juste, celle de Talen montait haut, débordait la mesure, vibrait comme une chose vivante qui refuse qu'on la tienne. Maître Vharn la regarda s'éteindre et ne dit qu'un mot : « Gâchis. » Mais les trois délégués, au fond, échangèrent un regard — un seul, bref — que Talen surprit, qu'il ne sut pas lire, et qui le suivit tout le jour.
Il le paya à la cour de midi, comme il payait toujours ce qui le faisait remarquer. Les Liés, à l'Académie, on les tolérait pour leur force et on les méprisait pour tout le reste : ils arrivaient des montagnes et des marais sans une lettre dans la tête, sans nom, sans patron, plus puissants parfois que les fils des grandes maisons, et c'était bien là ce qu'on ne leur pardonnait pas.
— On vous ramasse dans les montagnes comme on ramasse des pierres, dit Corvane, assez fort pour la cour, et on s'étonne après que vous éclatiez à la première gelée.
— Chez nous, une pierre qui sonne creux, on la laisse au bord du chemin. On ne la met pas au premier rang.
Cela fit rire deux ou trois apprentis, et c'était précisément le genre de chose qu'on ne pardonnait pas à un Lié : non d'avoir tort, mais d'avoir répondu. Talen le savait en le disant. Il l'avait dit quand même. Il y avait des jours où tenir sa langue lui coûtait plus cher que tout ce qu'on pouvait lui faire payer ensuite, et où la dignité, la seule chose que la charrette de Luminara n'avait pas pu lui prendre, valait à ses yeux la solitude qu'elle lui achetait.
Le reste du jour était fait du reste du monde, car on n'apprenait pas qu'à plier la Trame, à l'Académie : on y apprenait à gouverner ceux qui ne la plieraient jamais. Il y avait le Calcul et les Proportions, où Talen, qui sentait mieux que tous, comptait plus mal que beaucoup. Il y avait l'Histoire et les Royaumes, les langues des vassaux et la langue ancienne des vieux textes, le Maintien — comment entrer dans une salle, comment tenir son rang, comment parler à un homme qu'on commanderait un jour. Et il y avait la Doctrine, deux fois par semaine, où un Révérend de Lux Invicta leur enseignait la place de chaque chose : la Lumière au sommet, les mages pour la servir, les ordinaires pour en garder la foi, et chacun d'autant plus en paix qu'il demeurait à sa place. Talen avait remarqué, sans pouvoir dire depuis quand, que la Doctrine se faisait d'année en année plus dure, et qu'on y parlait de plus en plus de ce qu'il fallait retrancher, de moins en moins de ce qu'il fallait aimer.
Ce fut dans la galerie, entre deux salles, qu'une des trois silhouettes du matin le rattrapa — une femme aux étoffes d'un bleu d'eau profonde, une déléguée de l'école de l'Eau, dont il sut plus tard qu'on l'appelait Ysore. Elle marcha un instant à son côté, sans en avoir l'air, comme on partage un bout de chemin par hasard.
— Ce que Vharn appelle du gâchis, dit-elle à mi-voix, certains d'entre nous l'appellent autrement. Il n'y a pas dix élèves dans cette maison qui touchent la Trame d'aussi près que toi. Mais ne le montre pas trop, petit. Ce qui dépasse, ici, on le coupe.
Puis elle obliqua vers un autre couloir, et il resta seul avec ces mots, qui le réchauffaient et l'effrayaient à parts égales, sans qu'il sache démêler ce qu'elle lui avait offert et ce qu'elle l'avait averti de craindre.
Le soir, on l'envoya au magasin des fragments chercher les pierres de l'exercice du lendemain, et il n'avait pas fait dix pas dans la galerie du quatrième que Corvane val Aurin marchait à sa hauteur, les mains dans le dos, du pas paisible d'un garçon qui n'a pas mieux à faire. Talen ne ralentit pas et ne tourna pas la tête. On ne se débarrassait pas d'un val Aurin en pressant l'allure ; on ne s'en débarrassait pas du tout, et il avait fini par apprendre que l'ignorer coûtait toujours moins cher que de le prier de s'en aller.
— Tu as bien répondu, à midi, dit Corvane. La pierre qui sonne creux. Je me la suis répétée deux fois cet après-midi, elle est très bonne. Vous avez là-haut des façons de parler qu'on n'a pas ici. Il laissa passer trois pas. Alors je te dois quelque chose en échange, et le magasin est sur mon chemin. Viens voir ce que la maison fait de vos plus grands génies des terres vassales.
Ils descendirent vers le deuxième anneau par l'escalier de service, celui que les apprentis avaient le droit de prendre et qui sentait le suif et la lessive des offices. Corvane parlait sans discontinuer, du ton aimable et légèrement ennuyé qu'il prenait pour tout, et il parlait d'Orlin.
— Tu es de Caelith, tu connais probablement son nom. Septième anneau à quinze ans, ce qui ne s'était pas vu depuis que cette maison tient ses registres. L'Air déclaré à onze. Mon père dit qu'on n'avait pas eu pareil Air depuis son propre maître, et mon père ne dit jamais cela de personne, encore moins d'un vassal. Les délégués se le sont disputé quatre ans. Il avait un sacré caractère et répondait aux maîtres à la limite de l'insolence. Vharn l'a mis à la porte deux fois et l'a redemandé le mois d'après. Il fit tourner une clé au bout de son doigt. Voilà ce que c'était. Un comme celui-là, il en sort un tous les dix ans, et encore, en cherchant bien.
Talen savait tout ça. Il avait dix ans et six jours d'Académie quand il avait entendu pour la première fois sa langue dans ces murs — sa vraie langue, celle des hauteurs, avec le r qui roule au fond de la gorge et les fins de phrase qui remontent. C'était dans la cour ronde, à l'heure du pain. Un grand du sixième anneau s'était accroupi devant lui, avait regardé l'ourlet neuf de sa robe qu'il n'arrêtait pas de tirer, et lui avait dit quelques mots : ne baisse pas la tête, petit ; ici, ce qu'on pose par terre, on ne le relève jamais. Il était reparti vers ses camarades en riant, et il avait fait quelque chose de la main en s'en allant, un rien, un tour de poignet, et .la poussière de la cour s'était levée derrière lui en une seule colonne, haute et nette, qui avait tenu le temps qu'il traverse. Quatre ans plus tard, Talen n'avait toujours pas vu dans toute sa volée une seule main capable d'en faire autant.
La réserve du fond n'avait pas de fenêtre, rien qu'une lampe accrochée trop haut, et l'odeur y était celle de la pierre froide et de la poussière de craie. Des caisses de fragments épuisés s'empilaient jusqu'au plafond bas, car l'intendance ne jetait rien. Orlin était assis sur un tabouret devant une planche à tréteaux. Il prenait un fragment dans la caisse de gauche, le posait au bout de la rangée, en prenait un autre, le comparait, le posait à côté. Il les rangeait par taille. Quand la rangée atteignait le bord de la planche, il la balayait du bras dans la caisse de droite et recommençait.
Il avait dix-huit ans. Il portait la laine brute des petits, sans une bordure au poignet ni au col : l'intendance avait repris l'autre. Il était très grand et très maigre, et ses mains étaient restées belles, précises, sûres d'elles — les seules choses, dans cette pièce, qui avaient encore l'air de savoir ce qu'elles faisaient.
— Orlin.
La tête bougea. Pas tout de suite, et pas vers lui : elle se tourna d'un quart vers le bruit, avec le retard d'une porte qu'on pousse de très loin, et le regard passa sur Talen, sur la lampe, sur le mur, et s'en alla ailleurs sans s'être arrêté nulle part. Les mains n'avaient pas cessé.
— C'est Talen, de Caelith. Sa voix sonna trop haut dans la réserve. Tu m'as parlé, dans la cour, le jour où je suis arrivé.
Rien ne vint. Rien ne vint si longtemps que Talen entendit la lampe grésiller au-dessus d'eux, et l'eau courir quelque part dans l'épaisseur du mur, et les pierres se poser l'une après l'autre sur la planche.
— Bonsoir, Orlin ! dit Corvane, très fort et très clair, sur le ton chaleureux dont on encourage une bête qui traîne sur le chemin de l'abattoir. Beau travail. C'est du très beau travail. Tu en as fait combien, aujourd'hui ? Il attendit la réponse, la tête penchée, avec une patience parfaite. Il entend tout, tu sais. C'est ce qu'il y a de plaisant. Il entend absolument tout.
Il avança de deux pas, prit trois pierres au milieu de la rangée et les laissa retomber dans la caisse de gauche. Les mains d'Orlin s'arrêtèrent au-dessus du trou. Elles restèrent là, ouvertes, un temps qu'aucun sablier n'aurait su découper ; puis elles défirent la rangée entière, la balayèrent, et reprirent au commencement. Corvane se retourna vers Talen. Il souriait, et ce n'était pas d'Orlin qu'il souriait.
— Il fait cela toute la journée. Reviens demain, ce sera pareil. Il parlait à Orlin, et il regardait Talen, et il ne cessa pas une seule fois de regarder Talen tout le temps qu'il parla. Tu sais ce que c'est, la Chambre ? Non, bien sûr. On ne vous le dit pas. On te retire tout ce qu'on t'a appris — les formes, les accords, la grammaire, tout ce qui se tient entre elle et toi —, et on te laisse seul avec elle, telle qu'elle est. Après, tu es un mage. Ou tu es cela. Chez nous, dans les bonnes familles, on nous y prépare depuis l'enfance, ajouta-t-il, du ton dont on rappelle une évidence à quelqu'un qui n'a pas eu la chance d'y penser tout seul. Un oncle, un cousin du Conclave, un vieux maître qui t'emmène marcher un soir et qui te dit ce qu'il faut. Ce n'est écrit nulle part, cela se donne. Vous, on vous y envoie. Ce n'est la faute de personne, remarque bien. On ne peut pas donner à un garçon des landes un oncle qu'il n'a pas. Et il y a la rangée, aussi, sur le mur, à côté de la porte — douze petites pierres scellées qui s'éteignent une à une pendant que tu es dedans. Deux ou trois, d'ordinaire. Personne ne sait ce qu'elles mesurent. Au-delà de six on fait venir les guérisseurs et on attend, parce que le protocole dit qu'on n'ouvre pas. Il haussa une épaule. Mon cousin en a éteint neuf. On a ouvert. Il boite depuis, mais il est sorti sur ses jambes, et il a scellé la Lumière. Le protocole est une très belle chose ; et puis il y a les maisons qui savent à qui parler. Vharn t'a donné du gâchis, ce matin, reprit-il en époussetant la craie de sa manche. Lui, en sept ans, on ne le lui a pas dit une fois. Pas une seule. Alors la nuit, quand tu te demanderas jusqu'où tu monteras avec ta belle grande flamme que tu ne sais pas tenir, souviens-toi que tu es dans la même pièce que le meilleur d'entre nous depuis dix ans. Regarde-le bien, ce sera peut-être toi dans moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
La question sortit de Talen sans qu'il l'ait décidée, et il s'entendit la poser avec une sorte de stupeur.
— Qu'est-ce qu'il y a, dedans ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Ceux qui en reviennent n'en disent rien, jamais, pas même à leur mère. Corvane était déjà au seuil, et il avait retrouvé la politesse de galerie, celle qui ne coûte rien et qu'on donne à tout le monde. Demande-lui, tiens. Vous êtes du même pays, tous les deux. Il te répondra peut-être.
La porte se referma, et le pas s'éloigna dans la galerie sans se presser, et Talen resta. Il fit ce pour quoi on l'avait envoyé, parce que l'exercice était le lendemain et qu'on ne se présente pas les mains vides devant maître Vharn. Il prit sa boîte sur l'étagère du fond, compta ses quarante pierres une à une dans le silence, les rangea sur la paille, rabattit le couvercle. Derrière lui, la rangée montait sur la planche. Il fut long à s'aviser de ce qu'il faisait là, à quatre pas, à compter des pierres pendant que le meilleur d'entre eux comptait les siennes.
— Orlin. Qu'est-ce qu'il y a, dans la Chambre ?
Les mains continuèrent. Talen avait déjà soulevé sa boîte et s'apprêtait à passer derrière le tabouret pour gagner la porte, quand la voix vint.
— Je n'ai pas crié.
C'était une voix qui n'avait pas servi depuis longtemps, basse, rouillée, et les syllabes n'arrivaient pas ensemble ; elles sortaient l'une après l'autre, chacune attendant son tour, chacune payée trop cher. Les mains n'avaient pas ralenti d'un cheveu. Talen reposa la boîte sans faire de bruit et ne bougea plus.
Il attendit. La lampe descendit d'un demi-doigt dans son huile. Trois rangées se firent et se défirent. Il avait cessé d'espérer quand cela vint.
— J'ai lâché.
Il n'y eut rien après. La bouche s'ouvrit encore, une fois, les lèvres commencèrent quelque chose ; ce qui devait suivre ne suivit pas, et le visage attendit un moment, poliment, avec un reste d'application, avant de se reposer sur la caisse. Le regard glissa vers la lampe, revint aux pierres, s'en alla dans le mur.
Talen reprit sa boîte. Il avait la main sur le loquet et il n'avait toujours pas dit la chose qu'il était venu dire, celle qu'il ne dirait plus jamais à personne, quand Orlin parla une troisième fois. Il ne s'était pas retourné. Il le dit à la caisse, très bas, sur le ton d'une leçon bien apprise.
— Ne baisse pas la tête, petit.
Puis il prit une pierre, la compara à la précédente, et la posa à côté.
On ne l'avait pas encore renvoyé chez lui. On ne renvoyait pas chez eux ceux qui avaient vu, disait-on, et les Liés moins que les autres ; la vérité est qu'on les gardait dans les murs tant qu'ils y servaient encore à quelque chose, car un éteint qui trie des pierres au fond d'un magasin est un sermon plus sûr que toutes les litanies : les petits qui venaient chercher leurs fragments le voyaient, et comprenaient sans qu'on ait rien à leur dire ce qu'il en coûtait de faillir. Ce qu'on faisait d'eux le jour où ils ne servaient plus même à cela, personne ne le demandait. Il y en avait d'autres, çà et là dans les offices, qu'on reconnaissait à leur manière de regarder les fenêtres. Et il y avait ceux dont on ne parlait pas du tout — ceux qu'on emmenait « se faire soigner » dans les Sanctuaires après l'épreuve et qu'on ne revoyait jamais, les Liés plus souvent que les autres, sans qu'aucun registre de la maison en garde la moindre trace.
Ce fut là, ce soir-là, la boîte de pierres contre la hanche et la porte basse refermée dans son dos, que Talen comprit enfin une chose qu'on ne lui dirait jamais en face. On ne l'avait pas sauvé, en montant le chercher à Caelith. On ne l'avait pas même pris par cette soif de puissance qu'il aurait pu, à la rigueur, comprendre. On l'avait cueilli pour que nul seigneur de la marche n'ait jamais, sous sa bannière, de quoi répondre à Luminara dans la langue des mages — on vidait les vassaux de leurs Écoutants comme on vide un grenier avant un siège. Et ce qu'on avait cueilli, on le taillait jusqu'à ce qu'il serve, ou jusqu'à ce qu'il casse ; et alors on le rangeait, éteint dans un coin ou effacé dans un Sanctuaire, et la volée suivante montait par la route en lacets.
Cette nuit-là, dans le dortoir du quatrième anneau où quarante souffles montaient et descendaient dans le noir, Talen défit le bas de son ourlet et reprit le fil entre ses doigts. Il dit les nœuds un à un, comme on le lui avait appris, le visage de sa mère, celui de son père, le petit dernier qu'il n'avait pas vu grandir, jusqu'au nœud que sa mère avait serré le dernier matin et auquel il n'avait jamais su donner de nom. Puis il chercha où mettre Orlin. Le fil ne portait que les vivants qu'on aime et les morts qu'on garde, et sa mère ne lui avait pas dit ce qu'on faisait des autres ; il tint la cordelette un long moment sans rien y ajouter, et il n'y avait pas de place, et cela lui parut la chose la plus injuste de toute cette journée. Il se jura qu'il ne serait pas Orlin. Il pensa à la flamme qu'il avait levée trop haut le matin, à ce quelque chose de grand et de sans nom qu'il sentait par moments remuer en lui, sous la peur, et que l'éveil n'était toujours pas venu mettre en mots — on le raillait pour cela aussi, d'être resté si longtemps sans couleur. Puis il pensa aux douze pierres scellées dans un mur, à côté d'une porte qu'il n'avait jamais vue, et il resta longtemps les yeux ouverts. Dehors, la ville de la lumière dormait sans une ombre.
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