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Le Chant des Cristaux

Entrer dans la Trame… c’est apprendre à voir au-delà du visible.

Chapitre 9

Loin de la lumière

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De tous les hommes qu'on avait fait monter ce matin-là dans la salle haute de Valdor, Dervan Orhalt était le seul à toucher le mur. Il l'avait fait en entrant, du plat de la main, à l'endroit où le granit gardait encore le froid de la nuit ; et le mur lui avait dit ce que les murs de Valdor disaient toujours — qu'on les avait montés pour durer plus longtemps que les querelles des hommes qui s'y abritaient, et qu'ils comptaient bien tenir parole. C'était une habitude de bâtisseur, plus ancienne en lui que tout le reste, plus ancienne même que l'éveil qui avait fait de lui un mage de la Terre : poser la paume sur une pierre pour savoir ce qu'elle pensait du poids qu'on lui mettait dessus. Il avait soixante ans passés, des épaules que l'âge n'avait pas encore voûtées, et des mains de maçon que la magie n'avait jamais désapprises — larges, sèches, le pouce gauche aplati par un maillet de jeunesse qui n'avait pas attendu qu'il sache lire. On l'avait formé dans le temps d'avant, lorsqu'un garçon de Valdorne qui entendait la pierre pouvait encore apprendre son art auprès d'un vieux, à pied d'œuvre, sans demander à Luminara la permission de naître accordé. Ce temps-là était mort. À présent on n'éveillait, on ne formait, on n'intronisait plus un mage qu'à l'Académie de Luminara, et l'art de Dervan Orhalt, qui avait dressé des digues et redressé des tours dans trois marches du royaume, n'était plus aux yeux de la loi qu'une licence qu'un bureau lointain voulait bien lui consentir. Il avait fait la paix avec beaucoup de choses. Avec celle-là, jamais tout à fait.

Valdor n'était pas une ville qu'on aimait au premier regard ; c'était une ville qui vous demandait d'abord si vous aviez les reins assez solides pour elle. Bâtie de granit gris sur un éperon qui regardait le nord-est, elle tournait vers les terres ardentes des remparts épais et des tours basses, trapues, faites pour encaisser et non pour s'élancer — l'inverse exact de cette Luminara claire et verticale que Dervan n'avait vue qu'une fois, dans sa jeunesse, et dont il était revenu avec le sentiment d'avoir visité un rêve que d'autres faisaient à sa place. Ici la pierre ne brillait pas, elle attendait. Les rues s'élevaient avec une raideur qui cassait les jambes, le vent y descendait des hauteurs avec un goût de neige et de fer, et l'on chauffait les maisons au charbon plutôt qu'au fragment, parce que les fragments de Feu coûtaient cher et qu'un Valdornais préférait une chose qu'il pouvait casser de ses mains. Sur la grand-place, le Sanctuaire de l'Aube dressait sa façade pâle, trop neuve pour la ville, et sa cloche sonnait l'office du matin sans que beaucoup s'y rendent ; on le saluait de loin, on lui portait ses morts par habitude et ses doutes jamais, et les frères qui en sortaient pour bénir les seuils trouvaient les seuils polis, fermés, et froids comme le reste.

La salle haute s'était emplie sans bruit. Une longue table portait la carte des marches, lestée aux coins de galets de rivière, et autour d'elle se tenaient les hommes que le comte avait jugé bon de réunir — des capitaines au visage tanné, un maître des vivres qui comptait déjà dans sa tête, deux seigneurs des vallées de l'est, et Dervan, qu'on appelait quand il était question de ce qui se tient debout et de ce qui tombe. A l'extrêmité, sans bannière déployée ni rien qui marqua le rang sinon la qualité du silence qu'on lui faisait, Korven Drest, comte de Valdorne, regardait la carte. Il ne s'était pas levé pour accueillir ceux qui entraient, et nul ne s'en était formalisé ; on connaissait l'homme, son économie de gestes, sa façon de laisser une pièce parler avant lui pour mieux savoir ce qu'elle pensait. Depuis Kaer Vorlan, on n'avait plus prononcé devant lui le mot de rébellion. On n'en avait plus besoin. L'avant-veille, dans la grande salle, on avait écouté l'envoyé de Luminara lire son mandat jusqu'au dernier article devant cent hommes qu'on avait pris soin de faire venir, puis on l'avait reconduit à la frontière avec tous les égards dus à sa personne ; depuis ce jour-là, la seule question qu'on posait encore à Valdor était celle de la date. Les mots s'étaient faits gestes — des chevaux qu'on rassemblait, des greniers qu'on remplissait au lieu d'en vendre le grain, des fils qu'on rappelait des fermes —, et chacun, dans la salle, savait sans qu'on l'ait dit que la chose était décidée, et qu'on ne s'était réuni que pour en régler les détails.

Ce qui surprenait Dervan, et qui lui serrait le cœur d'une manière qu'il n'aurait pas su nommer, c'était l'absence de toute fièvre. Il avait craint des hommes en colère ; il trouvait des hommes graves. On ne haïssait personne à cette table — ou si on le faisait, on avait le bon goût de le taire. Parce que la haine est une chaleur, et qu'il n'y avait là nulle chaleur, rien que la résolution lente et froide de gens qui ont fait le tour de leur maison et constaté que toutes les portes étaient murées sauf une, et que cette dernière donnait sur la pire des routes. On parlait de garnisons mixtes qu'il faudrait tôt ou tard désarmer, de routes que Luminara avait baptisées siennes et taxées comme telles, de courriers retenus, d'enfants nés sensibles qu'on était venu prendre dans les vallées pour les « étudier » à la capitale et dont on n'avait plus de nouvelles. Chaque grief, pris seul, n'était qu'une pierre. Mais Dervan était de ceux qui savent qu'on ne fait pas un mur d'une pierre, et que celui-ci, monté griefs sur griefs depuis vingt ans, tenait à présent tout seul, et qu'aucun discours n'allait plus le défaire.

— La question n'est pas de savoir si nous avons raison, dit l'un des capitaines, un homme aux cheveux ras qui revenait des marches de l'est. Nous avons raison, et cela ne nous a jamais valu un grain de blé. La question est de savoir avec quoi nous tiendrons — et nous tiendrons mieux qu'ils ne le croient. Valdorne lève la première armée des marches, et nous avons nos mages : moins qu'eux, soit, mais assez pour qu'on ne nous prenne pas pour du bétail. Eux non plus ne pourront pas tout nous jeter dessus. Ils ont une capitale à garder, des frontières à tenir, et ils ignorent encore qui se lèvera contre eux ; un empire ne dégarnit pas son cœur pour mater une province. Non, ce qui me tient éveillé n'est pas le nombre. Ce sont leurs mages : tenus sous une seule main, rompus à la convergence, dressés à la guerre, leurs Ardents avec eux — là où les nôtres sont braves, mais dispersés, seigneurs chacun de son bout de vallée, et qui n'ont jamais eu à frapper ensemble. Un mur d'acier tient contre un autre mur d'acier. Contre des hommes qui ouvrent une courtine d'un seul mot, qu'on me dise combien de temps on estime pouvoir tenir.

Le silence qui suivit fut pour Dervan. On le regardait, parce que des murs, c'était son affaire, et parce qu'il était le seul mage de la salle — le mage le plus expérimenté de Valdorne. Celui le plus à même de savoir au juste ce que valait un accord lancé contre une courtine. Il prit son temps. Il avait toujours pris son temps ; on le lui avait reproché jeune, on avait fini par y voir de la sagesse, ce qui n'était que la lenteur de qui pense à l'échelle de la pierre et non à celle des hommes.

— Une muraille bien montée ne tombe pas d'un mot, dit-il enfin. Elle tombe d'une faille — celle de la pierre, du maçon ou du temps. Un mage qui veut l'abattre doit trouver cette faille, ou en creuser une, et cela coûte en plus de se voir venir. Voilà la vérité que vous voulez entendre, et elle est vraie. Il posa l'index sur la carte, sur le trait gris des remparts de Valdor, et l'y laissa. En voici une autre, que vous ne voulez pas entendre. Toute ma vie, j'ai monté des choses pour qu'elles durent. C'est ce qu'on apprend, dans mon art : la patience, le poids, la manière dont une charge descend dans le sol et s'y repose. On ne m'a jamais appris comment les choses tombent. Et c'est cela, désormais, que vous demandez de savoir. Comment on retient un mur qu'un autre veut faire tomber. Comment, peut-être, on en fait tomber un. Je l'apprendrai, parce qu'il le faut. Mais ne croyez pas qu'un homme désapprenne sans douleur ce pour quoi il est né.

Personne ne répondit, et c'était la bonne réponse. Korven leva les yeux de la carte et les posa sur le vieux mage un instant — un de ces regards qui ne donnent rien à lire et prennent tout. Puis il allait parler, peut-être pour clore, lorsqu'on entendit dans l'escalier le pas d'un homme botté qui montait vite.

Veylan Sorr avait fait route depuis la frontière sans s'arrêter qu'aux relais ; on le voyait à la boue séchée jusqu'aux cuisses, à la fatigue qui lui creusait les traits sous le hâle. C'était l'homme des marches nord, celui vers qui remontaient, par les fragments jumeaux des forts, toutes les nouvelles de la ligne ; celui-là même qui s'était tenu à Kaer Vorlan parmi les délégués de Korven, et qui portait depuis lors les deux moitiés d'une charge que nul autre ne réunissait — la politique des seigneurs dans une main, et dans l'autre la terre nue où l'on se bat. Il salua le comte d'une inclinaison brève, posa sur la table un étui de cuir qu'il avait gardé contre lui tout le voyage, et n'attendit pas qu'on l'interroge.

— Il y a eu du sang à Kerehalde, dit-il. Pas une bataille — ils étaient cinq. Cinq, dans la combe basse, là où l'on n'avait jamais vu descendre que de rares éclaireurs. La patrouille du fort les a croisés ; elle y a laissé des hommes, et elle en a ramené trois vivants : un guerrier de haut rang, une femme, et un de leurs vieux — un de ceux qu'ils appellent Veillants, dont la parole, dit-on, arrête une bataille mieux qu'un cor. Le capitaine tient cela pour un fait d'armes : de mémoire d'homme, on ne ramenait personne de là-haut. Moi, c'est justement ce qui m'ôte le sommeil. Ce n'est pas le nombre — il n'y a pas de nombre. C'est que depuis le début de l'année ils descendent plus bas qu'ils ne l'ont jamais fait, plusieurs fois déjà, et que pour la première fois, sur toute la marche, on prend des leurs vivants.

Il y eut autour de la table le remous des hommes que le mot Trakhal réveille toujours — un seigneur de l'est se signa, un capitaine cracha le nom de Trakhal comme on crache un noyau, et Veylan lui-même, sans y penser, avait posé la main au pommeau de son épée, du geste de qui a grandi à les craindre. Mais Dervan, lui, n'écoutait plus tout à fait les hommes. Il écoutait ce qui manquait dans le rapport. Cinq guerriers dans une combe, des morts, des prisonniers — tout cela tenait dans la langue de la guerre, et cette langue, on la parlait couramment à cette table. Seulement, ce que le maréchal venait de décrire ne se comportait pas comme une guerre. On ne descend pas, saison après saison, toujours plus bas et toujours plus souvent, par goût du combat, ni jusqu'à se laisser prendre vivant. Les bêtes ne se jettent contre les clôtures que lorsque, derrière elles, quelque chose est devenu pire que la clôture. Ces hommes-là ne venaient pas prendre une terre. Ils en fuyaient une.

— À Kaer Vorlan, dit Dervan lentement, et la salle se tourna vers lui parce qu'il n'avait pas l'habitude de parler deux fois, on nous a rapporté ce qu'avait dit le seigneur d'Haldras. Qu'il existe, dans les marges du monde, des terres où la Trame se tait, et que ces terres s'étendent, et qu'elles se rejoignent, et qu'au fond des terres ardentes elles rongent peu à peu le monde. Il regarda le maréchal. Vous me dites que les Trakhals descendent vers nous plus bas et plus souvent qu'on ne les a jamais vus, et qu'on en prend désormais de vivants. Demandez-vous, maréchal, non pourquoi ils nous attaquent — mais ce qui, dans leur dos, leur a rendu leur propre pays inhabitable au point que le nôtre, hérissé de nos forts, leur semble encore le meilleur des deux.

Veylan ne répondit pas tout de suite. Quelque chose passa sur son visage de soldat — la gêne d'un homme à qui l'on montre, dans une carte qu'il croyait connaître par cœur, un trait qu'il n'avait jamais su lire. Il y avait eu, dans le rapport du fort, d'autres choses, il s'en souvenait à présent ; des choses qu'il avait écartées parce qu'elles ne se commandaient pas, ne se défendaient pas, ne tenaient pas dans une dépêche de guerre — des histoires de pierres qui ne chauffaient plus, de bêtes mortes sans plaie. Il les avait laissées en bas, ces histoires, comme on laisse au bord d'un chemin ce qui n'a pas de prix marchand. Il commençait seulement à se demander si le prix n'était pas ailleurs.

— Si vous dites vrai, reprit-il enfin, plus bas, alors nous ne nous préparons pas à une guerre. Nous nous préparons à deux. Luminara devant, qui veut nous faire plier ; et ce peuple gris dans le dos, qui ne plie devant personne parce qu'il n'a plus rien à perdre. Et entre les deux, nous.

Korven n'avait rien dit de tout cet échange. Il laissa le silence retomber, le mesura, puis parla de cette voix égale qui ne demandait jamais qu'on l'écoute parce qu'on l'écoutait toujours. Qu'on ne livrerait pas deux guerres à la fois si l'on pouvait l'éviter ; qu'il fallait donc savoir, et vite, ce que ces trois prisonniers avaient dans la tête, et que la femme et le vieux, surtout, valaient mieux qu'on les garde vivants et qu'on les écoute que qu'on les pende pour l'exemple ; qu'on les ferait conduire à l'arrière sous bonne escorte. Que pour le reste, on continuerait ce qu'on avait commencé — les chevaux, les greniers, les fils rappelés —, parce qu'une porte fermée devant et une marée montant derrière ne laissaient pas le loisir d'attendre. Il ne dit rien de grand. Il distribua des tâches, comme un intendant un jour de récolte, et la chose en fut plus glaçante encore, car Dervan comprit, à l'entendre, que la guerre était déjà là, dans le ton dont on parlait d'autre chose.

On se sépara sans cérémonie. Dervan s'attarda le dernier, le temps que la salle se vide, et reposa la main contre le mur, à l'endroit où il l'avait posée en entrant. Le granit était toujours froid, toujours patient, toujours sûr de durer plus longtemps que les hommes. Toute sa vie, il avait monté des choses pour qu'elles tiennent, et il avait cru que c'était cela, servir : ajouter au monde un peu de ce qui demeure. À présent on allait dresser les uns contre les autres, des deux côtés de la frontière, des hommes raisonnables et graves qui n'en voulaient à personne. Chacun apporterait sa pierre raisonnable, son grief juste, sa peur légitime ; et de toutes ces pierres on monterait, sans qu'aucun l'ait voulu, un mur d'un genre nouveau — un mur fait d'hommes, et au pied duquel d'autres hommes viendraient se rompre. Il connaissait les murs. Il savait combien de temps celui-là tiendrait, et ce qu'il faudrait pour qu'il tombe. Il retira sa main de la pierre, et descendit l'escalier sans se retourner, avec dans la poitrine le poids de ceux qui voient venir une chose et n'ont pas, pour l'arrêter, la seule corde qu'il aurait fallu.

Tholmir ne devrait pas exister. C'était la première chose qu'on pensait en la voyant, même au dixième voyage. Tholm Alvérane l'avait vue mille fois, et mille fois le souffle lui avait manqué de la même façon, à l'instant où la piste débouchait du dernier col et où la cité se levait d'un coup au milieu du désert — verte, bleue, dorée, impossible. Tout autour, jusqu'à l'horizon qui tremblait de chaleur, il n'y avait que le sable et la roche rousse, la pierre qui cuit, les longues échines des dunes où l'aigle tournait sans trouver d'ombre, et le scorpion sous chaque caillou ; et là, posée sur ses oasis comme une poignée de joyaux sur un cuir tanné, Tholmir déployait ses palmeraies géantes, ses vasques d'une eau turquoise si pure qu'on en comptait les dalles du fond, ses jardins suspendus que nul désert n'aurait dû nourrir. C'était la plus riche des cités vassales, et la plus savante : on y faisait commerce de tout ce qui se vend entre les mers, et l'on y étudiait les astres, les nombres et les baumes quand d'autres royaumes apprenaient encore à compter sur leurs doigts. Au cœur, dominant les terrasses d'ocre et de chaux — et, depuis peu, les coupoles blanches que l'Aube avait plantées parmi les siennes —, s'élevait le palais : arcs outrepassés, faïences qui buvaient le soleil et le rendaient en bleu, fraîcheur d'eau courante dans des salles où il faisait quarante degrés au-dehors. À ce palais-là, on ne s'habituait jamais. Il prenait chaque fois le voyageur à la gorge, et lui rappelait qu'un peuple avait su faire fleurir la pierre à l'endroit même où la pierre tue. Il en portait le nom, raccourci d'une syllabe, comme d'autre fils d'Erenwald : un hommage si ordinaire qu'on n'y pensait plus — sauf à cet instant-là, du haut du col, où il redevenait une chose qu'il fallait mériter.

Tholm n'était pas un homme de ruines. Il était un homme de registres, de tonnages et de comptes qui s'équilibrent, et il se méfiait des lieux qui ne servaient plus à rien comme un marchand se méfie d'une dette qu'on ne réclame pas : il y a toujours, dessous, une perte qu'on n'a pas voulu inscrire. Il avait pourtant traversé, ce matin-là, la ville entière jusqu'à son extrémité haute, par les ruelles d'ombre des souks où montaient l'odeur du cumin et de la cardamome et le cri des marchands d'étoffes, et il savait très bien pourquoi, même s'il ne se l'avouait qu'à demi. Depuis Kaer Vorlan, il avait fait ses comptes — les vrais, ceux qu'aucun conseil ne voulait entendre. Une saison de guerre coûterait à Erenwald plus d'or, de caravanes et d'hommes qu'on n'en remettrait debout en dix ans de paix ; plusieurs saisons la ruineraient ; et personne, ni à Valdor ni à Luminara, ne se battait jamais pour une seule saison. Il avait posé ces chiffres devant les siens, de sa voix unie d'homme qui ne hausse jamais le ton parce qu'il sait que les chiffres n'ont pas besoin qu'on crie ; et il avait vu, dans les regards, qu'on l'écoutait comme on écoute le vent — sans plus croire qu'on y puisse rien. Alors il était monté ici, vers la seule personne au monde devant qui il n'avait pas à faire l'homme de flux, parce qu'elle savait déjà tout ce que les chiffres taisaient.

L'Académie de Tholmir s'ouvrait par une cour qu'on avait pensée autour de l'eau — car dans un pays où l'eau est la vie même, une école de l'Eau était le joyau du royaume, et l'on avait voulu qu'elle le montre. C'était à l'eau, justement, qu'on voyait d'abord qu'elle était morte. Les rigoles de faïence qui couraient jadis le long des galeries pour porter à chaque salle son filet vivant étaient sèches, blanchies de sel ; les grandes vasques du cloître, où l'eau turquoise faisait autrefois l'orgueil des maîtres, ne tenaient plus qu'un fond de sable et de poussière. Dans une cité où une fontaine valait une fortune, on avait laissé tarir celles-ci ; et il n'est pas, au désert, de mort plus nue qu'une fontaine sèche. On n'avait pourtant rien abattu, rien brûlé, et c'était cela, le pire : les murs tenaient, les faïences tenaient, les noms des anciens maîtres tenaient, gravés au linteau des salles vides — et de tout cet ordre intact ne montait plus une seule voix. Luminara n'avait pas eu besoin d'abattre l'école de Tholmir. Elle avait fait plus propre. Elle avait décrété qu'on n'éveillait, qu'on ne formait, qu'on n'intronisait plus un mage qu'en un seul lieu — le sien —, et retiré aux vieilles écoles des royaumes le droit de transmettre. Les mages d'Erenwald n'avaient pas disparu pour autant : on les formait à Luminara, et la plupart revenaient au pays lorsqu'ils avaient fini leur enseignement. Mais ils revenaient mages d'un autre lieu, un peu étrangers à la maison qui les avait vus naître sensibles. Ce qu'on avait laissé mourir n'était pas le don, c'était l'art de l'éveiller ici, la chaîne des maîtres et des élèves, la voix qui se transmet de bouche à oreille au bord d'un bassin. Une école à qui l'on retire le droit d'enseigner meurt sans qu'on la touche, comme une source qu'on détourne. On n'avait pas tari l'eau de Tholmir ; on en avait conduit le cours vers un autre puits bien loin d'ici.

Il la trouva dans le cloître du levant, le seul endroit de toute l'académie où l'eau vivait encore. Une source basse y sourdait sous une dalle — la source mère, celle autour de laquelle on avait bâti l'école avant même la ville —, captée dans un unique bassin de pierre claire qu'une vieille femme entretenait à la main, agenouillée au bord, ôtant un à un les fragments de palme et la poussière que la nuit y avait jetés. Maîtresse Mériane avait passé les quatre-vingts ans ; elle était menue, sèche, pliée par l'âge mais non rompue, et ses mains dans l'eau fraîche ne tremblaient pas. C'était la dernière maîtresse de l'école de Tholmir, la dernière de la cité encore capable d'en éveiller et d'en former d'autres plutôt que de les envoyer apprendre ailleurs, et — ce qui rendait la chose plus lourde encore à Tholm — la dernière de sa propre maison à porter le don de l'Eau : la sœur de son grand-père, qui l'avait fait sauter sur ses genoux avant de lui apprendre, dans cette cour même, à lire le fond d'un bassin. Elle ne se retourna pas, elle connaissait son pas depuis l'enfance.

— Tu montes ici quand tu as fini de compter et que les comptes sont mauvais, dit-elle, et sa voix n'avait rien de l'aigreur qu'il redoutait toujours d'y trouver.

Il s'accroupit près d'elle, au bord du bassin, sans prendre garde à la richesse de son manteau, et regarda un moment l'eau claire où les feuilles tournaient lentement avant qu'elle les retire. Il lui dit ce qu'il était venu lui dire : que la guerre ne se discutait plus, qu'elle se préparait ; que les siens y allaient les yeux ouverts, pour toutes les bonnes raisons du monde, et que lui les avait comptées une à une sans en trouver une seule qui pèse contre ce qu'elle coûterait. Qu'il avait passé sa vie à relier des choses — des cités par des routes, des oasis par des caravanes, des hommes par des contrats —, et qu'on lui demandait à présent de couper tout cela d'un coup.

— Ils n'ont pas tort, vois-tu, c'est cela le plus dur, dit-il. Korven n'a pas tort. Le seigneur d'Haldras n'a pas tort. On nous a pris nos routes, nos enfants, le droit même d'apprendre ce que tu m'as appris. Et Luminara, de son côté, n'a pas tort non plus de craindre des vassaux qui s'arment. Chacun a ses raisons, et toutes sont bonnes. C'est ainsi que naissent les pires guerres.

Mériane laissa retomber les feuilles qu'elle tenait et passa la main à plat sur la surface, sans la rider, du geste de quelqu'un qui salue une vieille connaissance. L'eau du bassin était de celle qu'on appelait jadis, dans l'école, une eau de mémoire : une source qu'on avait accordée pendant des générations, et qui gardait au fond d'elle la trace des accords qu'on y avait formés, comme un seuil garde le creux des pas. Elle dit à Tholm de regarder. Il regarda, et pendant un instant — il n'aurait su jurer que ce ne soit pas son chagrin qui le lui montrait — il lui sembla voir bouger sous la surface des lignes qui n'étaient pas des reflets, le dessin pâle et lent d'une leçon que plus personne ne donnait, l'écho d'une voix retenue par l'eau parce qu'aucune mémoire d'homme ne la portait plus.

— Voilà tout ce qui reste de cent ans d'école, dit-elle, et ce fut le seul moment où sa voix se fendit, à peine, le temps d'un mot. Un bassin qui se souvient mieux que les vivants. On m'a pris mes derniers élèves pour les finir à Luminara, il y a douze ans ; l'école fermée, il ne restait plus nulle part où les éveiller ici. Deux ou trois sont revenus au pays depuis — on rend les mages aux royaumes, c'est le marché, et c'est encore ce qu'on nous laisse de plus honnête. Ils me saluent dans la rue avec les égards qu'on a pour une vieille parente, et pas un n'est jamais remonté s'asseoir au bord de ce bassin. Ils ont appris là-bas que ce que je leur avais enseigné s'appelait du provincialisme, et ils ont eu la délicatesse de ne pas me le dire.

Elle se releva, refusa la main qu'il lui tendait, et le mena sous la galerie sèche jusqu'à un réduit où elle faisait encore infuser, sur un brasero, de la feuille de lanier dans cette eau de source — la seule chose de la cité, disait-elle, qui n'avait pas perdu son goût. Ils burent debout, dans la fraîcheur d'ombre de la galerie, et Tholm sentit revenir, avec l'amertume tiède de l'infusion, des matins d'enfance où cette même femme lui expliquait que l'eau ne force jamais rien, qu'elle attend, qu'elle contourne, et qu'elle a raison de tout à la longue parce qu'elle ne se presse pas. Il lui dit alors la chose qu'il n'avait dite à personne, la seule qui lui tenait vraiment au cœur sous tous ses chiffres.

— S'il faut en passer par là, je ne ferai pas verser le sang. Pas chez moi. On peut tenir un homme sans le tuer, l'enfermer le temps que la folie passe, le rendre ensuite à sa vie. Il y a toujours une autre voie que le sang, Mériane. C'est la seule chose que je saurai défendre, quand le reste m'aura échappé.

Elle le regarda longtemps, par-dessus le bord ébréché de son bol, et ne le contredit pas. Mais quelque chose passa dans ses yeux clairs de très vieille femme qui a vu beaucoup d'eaux et beaucoup d'hommes, et qui sait que les courants les plus doux sont ceux qui noient sans qu'on les ait entendus venir. Elle dit seulement qu'une digue bâtie par bonté retient l'eau aussi sûrement qu'une digue bâtie par haine, et que l'eau qu'on retient, si on l'oublie, finit toujours par trouver le défaut et par tout emporter d'un coup. Que l'homme qui l'a élevée en croyant bien faire est rarement celui qui se tient au pied du mur quand il cède. Tholm prit cela pour une de ses vieilles images de maîtresse d'Eau, hocha la tête, et n'y entendit pas l'avertissement qui s'y tenait. Il reposa son bol, l'embrassa au front comme on embrasse une personne qu'on ne reverra peut-être plus. Il redescendit vers la ville, vers ses souks, ses fontaines et ses palmeraies, vers tout ce miracle d'eau et d'or que le désert attendait patiemment de reprendre.

Le sous-sol n'avait pas de nom, et c'était la première chose qu'Ashelion avait aimée en lui. Une cave voûtée sous une grange à demi écroulée des marches de Valdorne, que Korven lui prêtait sans qu'aucun registre n'en garde la trace ; deux issues, l'escalier de pierre et un soupirail bas ouvrant sur un fossé d'orties, qu'il vérifiait du regard chaque fois qu'il descendait, par un réflexe contracté à Haldras le soir où il avait compris qu'un homme qui n'a pas compté ses sorties est déjà mort. Une seule lampe brûlait, posée bas. Sur la table de chêne, devant lui, une pierre grise de la taille d'un œuf de poule attendait dans le rond de lumière — une pierre commune, sans éclat, sans veine précieuse, le genre qu'on ramasse au bord d'un chemin sans la voir. Et elle chantait.

Elle chantait pour lui seul. Aucune autre oreille au monde, ou presque, n'aurait perçu cette note — ce filet de tension qui montait de la pierre, fin et continu, le son d'une corde qu'on a tendue bien au-delà de ce qu'elle peut tenir et qui chante encore en attendant de rompre. Une pierre ne devrait pas chanter. Le cristal retient la Trame parce qu'il est fait pour cela ; un galet ne la retient pas plus qu'un poing ne retient l'eau, tout enfant des écoles l'apprend le premier jour. Pourtant celle-ci la tenait — de la Trame brute, nue, qu'une main avait arrachée quelque part et forcée là-dedans sans rien pour l'accueillir, et la pierre la gardait quand même, mal, à grand-peine, comme un corps garde un poison.

Il l'avait depuis quelques jours. Un homme de Thalarys la lui avait fait passer, un vieil ami de l'époque où Ashelion avait encore un nom et des routes à lui ; il l'avait payée cher et n'avait pas su lui dire d'où elle venait. Le premier soir, Ashelion avait failli la rejeter comme une farce de charlatan. Le second, il n'avait pas fermé l'œil. Car il avait fini par entendre ce qu'elle tenait, et ce n'était pas un jouet : c'était le seul levier au monde capable de soulever le poids qui écrasait les siens, une arme qu'un homme sans la moindre corde pouvait lever contre les mages de Luminara. Voilà l'avantage qu'il avait laissé entendre aux seigneurs, à Kaer Vorlan, sans consentir à le poser sur la table — on ne montre pas son couteau unique dans une salle où l'on n'est pas certain de tous les dos. Depuis, il descendait ici presque chaque nuit pour tout connaître de cette pierre.

Ce qui ne le laissait pas dormir n'était pas qu'une telle chose existe — il l'avait dans la main. C'était que quelqu'un soit parvenu à la créer. Il avait tenu, dans sa vie de mage, bien des ouvrages que les hommes nomment des merveilles ; aucun ne l'avait laissé sans voix comme celui-ci. Forcer la Trame brute dans une pierre qui n'était pas née pour elle, et l'y faire tenir, nul traité ne le décrivait, nul maître ne l'avait enseigné, aucune école en mille ans n'en avait seulement rêvé le principe. Lui-même, à présent, après plusieurs jours de patience et d'essais infructueux, savait en refaire l'ouvrage de ses mains ; il n'aurait jamais su l'inventer. Et c'était là l'abîme : non pas accomplir la chose, mais l'avoir pensée le premier, l'avoir voulue, avoir su qu'elle était possible avant que personne l'ait jamais vue. Quel mage avait fait cela ? Car c'était un mage, et d'un rang à donner le vertige, plus haut peut-être qu'aucun vivant qu'il connaisse. Et de son école à lui, par-dessus tout : forcer dans une pierre la Trame nue, cette part instable et profonde que les écoles de la lumière et de l'ordre fuyaient avec horreur, ne pouvait être l'œuvre que d'un maître des Ténèbres — un adepte de l'ombre plus avancé que lui-même, tapi quelque part, dont nul n'avait jamais prononcé le nom. Il en était sûr ; c'était la seule certitude que cette pierre lui laissait. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'un homme n'est jamais si aveugle que devant ce dont il se croit le plus certain. Un homme impossible derrière une chose impossible.

Il posa deux doigts sur la pierre, ferma les yeux, et se mit au travail. Il en avait forgé une dizaine d'autres de ses propres mains, depuis cette incroyable découverte : à force d'écouter la première, il avait fini par lui arracher son secret, par comprendre comment on saisit la Trame nue et comment on la force, de vive force, dans un caillou qui n'en veut pas. Mais les faire n'était que la moitié de l'art, et pas la plus difficile. L'autre moitié — celle qu'aucun traité ne décrivait, parce que nul avant lui n'avait tenu en même temps une pierre déliée et l'école qu'il fallait pour la calmer — c'était de l'empêcher de tuer la main qui la porterait. Les Ténèbres ne sont pas l'école de la lumière ni celle de la structure ; elles sont celle de ce qui est instable, de ce qui se défait, des couches profondes où les choses ne tiennent pas — et c'était précisément ce qu'il fallait à cette pierre folle. Il ne versait rien en elle ; on ne verse rien dans une chose déjà trop pleine. Il faisait l'inverse. Il descendait vers la note, doucement, et il l'apaisait, comme on calme une bête qui va mordre de peur, jusqu'à ce que le chant baisse d'un ton, perde son tranchant, se range. La pierre ne devenait pas sûre. Il n'avait jamais réussi à la rendre sûre, et il avait cessé d'y croire. Mais d'un éclat qui sautait au premier souffle, il faisait une arme qu'un homme pouvait porter un jour, peut-être plus, avant qu'elle ne se retourne contre lui. Une fois, sous ses doigts, le chant remonta d'un coup, brutal, mauvais ; il sentit la chaleur lui gagner la paume et retira sa main net, le cœur battant, avant que la chose ne décide. Il attendit et la note redescendit. Il recommença à plusieurs reprises, c'était le prix de l'espoir.

Ce qui le troublait, les soirs où il était honnête avec lui-même, ce n'était pas la difficulté. C'était la facilité. Là où tout autre se serait brûlé, lui descendait dans cette matière noire et instable comme on rentre chez soi, et quelque chose, au fond, semblait venir à sa rencontre, lui ouvrir le passage, lui rendre aisé ce qui aurait dû être mortel. Il avait mis dix-huit mois à apprendre une école que nul n'apprend en dix ans, et il s'était dit que c'était là le signe qu'il était de ceux que le monde attendait, l'homme qu'il fallait à l'heure qu'il fallait. Un homme qui se croit choisi ne se demande pas par qui.

Il ne l'entendit pas descendre. Elle se tenait depuis un moment au bas de l'escalier, dans le bord du noir où la lampe ne portait plus, et il sut qu'elle était là à la manière dont l'air avait changé plus qu'à un bruit. Maîtresse Vehlana avait quitté l'ordre du Feu six mois plus tôt, et elle en avait gardé les mains — sèches, marquées de ces vieilles brûlures pâles que les mages du Feu portent comme d'autres des bagues —, mais rien de la chaleur qu'on prête à son école. C'était la personne la plus froide qu'Ashelion connaisse. Mince, droite, les cheveux gris coupés court d'un coup de lame, le visage économe de quelqu'un qui ne dépense un mot que s'il rend plus qu'il ne coûte. Elle regardait la pierre sur la table, et sa bouche s'était durcie.

— Tu sais ce que c'est, cette chose ? dit-elle. Ce n'est pas une arme, c'est une plaie dont on finit toujours par oublier qu'elle saigne. Il n'y a pas d'art là-dedans, Ashelion. Pas de grammaire, pas de mesure, rien de ce qui fait qu'un mage est autre chose qu'un incendie. Tu a pris de la Trame, tu l'a violée dans un caillou, et le caillou hurle. Tu donnes ça à des hommes qui n'ont jamais entendu une note de leur vie, et tu appelles ça leur rendre justice.

Il ne se troubla pas. Il avait entendu cette objection dans sa propre tête mille fois, et il s'était fait à l'idée de vivre avec elle.

— Je n'appelle pas ça de la justice. J'appelle ça la seule arme qu'un homme sans corde puisse tenir contre un homme qui en a six. Il leva la pierre, la fit tourner dans la lumière. Tu as quitté ton ordre, Vehlana. Pourquoi ? Parce que Halven veut faire du Feu un bélier pour la guerre de Luminara, parce que tu as vu ce qu'une convergence d'assaut ferait à une ville, et que tu n'as pas voulu être celle qui l'allume. Tu as bien fait. Mais regarde où nous en sommes, toi et moi. De ton côté comme du mien, le Feu sert le même maître : la guerre. La seule différence, c'est que là-haut ils ont les mages, l'Académie, les éclats, les légions, et que nous, nous avons des hommes des vallées et des cailloux qui hurlent. Ôte-moi ces cailloux, et dis-moi avec quoi je tiens. Avec le courage ? Le courage se range très bien dans une fosse commune.

Elle ne répondit pas tout de suite, et ce silence-là lui donnait raison plus qu'un acquiescement. Elle savait l'asymétrie mieux que lui ; elle l'avait servie de l'intérieur. Puis elle revint à la charge, parce qu'elle n'était pas femme à lâcher un fil avant d'en voir le bout.

— L'homme qui tient ce caillou mourra, Ashelion. Pas l'ennemi — l'homme. Et plus tôt qu'il ne croit. Tu le sais puisque, même toi, tu n'arrives pas à le rendre complètement sûr. Tu armes des gens en sachant pertinnement que l'arme les tuera.

— Oui, dit-il, et il le dit sans baisser les yeux, ce qui était pire que toute défense. Un sur dix, peut-être plus. Et ceux qui resteront ouvriront une muraille qu'aucune échelle n'ouvre, et vivront. Fais le compte, Vehlana. Tu es trop intelligente pour le refuser. C'est exactement le compte qu'ils font là-haut, eux, en ce moment, sur leurs cartes — combien des nôtres pour combien des leurs.

Elle s'approcha enfin de la table, prit la pierre sans lui demander, la pesa dans sa paume brûlée avec la répugnance attentive d'une femme de l'art devant une contrefaçon, et lui demanda, plus bas, comment il avait appris à la calmer. Il aurait pu mentir. Il ne le fit pas, et ce fut sa façon à lui de lui rendre la franchise qu'elle lui imposait : il lui parla des Ténèbres, de la zone muette où elles s'étaient éveillées en lui, et du prix. Il y avait eu trois hommes. Il les nomma, parce qu'il s'était juré de toujours les nommer, eux qui n'avaient pas de tombe à leur nom : Erlin Marek, Vassen Tor, Daevin Soril. Le premier avait su les risques. Le deuxième les avait à moitié sus. Le troisième, Daevin, avait dix-neuf ans et le croyait capable de sauver le monde ; il s'était porté volontaire en riant, parce qu'Ashelion le lui avait demandé, et il était mort en quelques heures d'une chose qui n'a pas de nom dans les livres, en lui tenant la main et en s'excusant de ne pas tenir plus longtemps. Ashelion raconta cela d'une voix égale, sans une once d'apitoiement, et c'était l'absence d'apitoiement qui glaçait le sang.

— Tu attends que je dise que c'était une erreur, dit-il. Je ne le dirai pas. Si je le disais, ils seraient morts pour rien, et je préfère encore le poids qu'ils me laissent à cette pitié-là. J'ai appris sur eux ce que personne ne savait. Je ne recommencerais pas mais je ne le renie pas. On peut porter les deux à la fois.

Vehlana reposa la pierre. Quelque chose, dans son visage froid, avait bougé — non de la pitié, qu'il aurait refusée, mais cette reconnaissance grave qu'on accorde à un homme dont on a touché le fond et qu'on n'y a pas trouvé menteur. Elle resterait et il le sut à cet instant. Il en éprouva moins de soulagement qu'il ne s'y attendait, parce qu'il commençait, depuis quelques jours, à comprendre une chose qu'il ne s'avouait qu'à demi. Il avait jeté une pierre dans une pente, à Kaer Vorlan, en disant la vérité aux seigneurs vassaux ; et la pierre roulait, à présent, plus vite que lui. Korven ne parlait plus de se défendre mais de frapper. On évoquait, dans les conseils où on l'écoutait pourtant comme un oracle, des choses qu'il n'avait pas dites, des mesures qu'il n'aurait pas osées, une dureté qui dépassait la sienne et qui se réclamait de lui. Il avait voulu ouvrir les yeux du monde sur ce que Luminara cachait. Il découvrait qu'on peut allumer un feu pour éclairer, et le regarder ensuite prendre la forêt sans que votre main n'y puisse plus rien.

— Mais il y a une ligne que je ne franchirai pas, dit-il, plus pour lui-même que pour elle.

Vehlana le regarda, et ne lui fit pas l'injure de le croire. Elle remonta l'escalier sans répondre, et le laissa seul avec sa lampe basse et sa pierre. Il y reposa les deux doigts, par habitude, et la trouva calme — calme du calme précaire qu'il lui donnait et qui ne durait jamais. Sous la note apaisée, tout au fond, l'autre tension demeurait, intacte, patiente, prête à remonter dès qu'il détournerait son attention. Il avait beau faire, il ne la faisait jamais taire tout à fait. Il s'était habitué à cela aussi, comme à tant d'autres choses ; et il ne lui vint pas à l'esprit, ce soir-là, que c'était peut-être la plus juste image de tout ce qu'il avait mis en marche, et de ce qui, en lui, répondait si volontiers quand il descendait dans le noir.

Le vent ne s'arrêtait jamais tout à fait à Caelith. Le vieux Brennic disait qu'on ne comprenait jamais une journée avant d'avoir écouté son vent. Avant la prière, avant le pain, avant même d'avoir tisonné les braises, il sortait sur le seuil de pierre et tendait l'oreille — non celle de la tête, l'autre, celle qu'on ne sait pas nommer et que les siens, depuis des générations, appelaient l'oreille de dessous. Les hautes landes pierreuses montaient autour du hameau jusqu'à se perdre dans un ciel toujours bas, toujours en marche, et dans ce vent passaient mille choses qu'un homme ordinaire ne percevait pas : la pluie encore à deux vallées de là, l'humeur d'un troupeau, la tension fine qui précède une dispute ou un deuil. Écouter cela, le porter, parfois le dire — c'était le métier des Écoutants ; on n'en faisait ni des prêtres ni des seigneurs, seulement des hommes à qui l'on confiait ce qui se sent et ne se voit pas. Brennic l'avait fait soixante ans, et il croyait avoir tout entendu. Il se trompait, et c'était une enfant de onze ans qui le lui apprenait.

Au bas du hameau, là où la vieille route se redressait vers le col, le Sanctuaire de l'Aube dressait sa façade blanche au-dessus des toits de lauze grise. Il était le bâtiment le plus neuf de Caelith et le seul qu'on ait bâti pour qu'on le voie ; sa cloche réglait désormais les heures que le soleil réglait avant elle, et son office du matin appelait au village une foule que les cercles de pierre des Écoutants, là-haut sur la lande, n'avaient jamais réunie. Brennic n'avait rien contre la lumière. Un homme qui écoute le vent sait mieux que personne qu'il fait froid dans le noir, et l'Aube avait nourri des familles que l'hiver aurait emportées. Mais il avait vu, au fil des ans, la chose changer de visage sans changer de mots : les frères qui passaient jadis pour bénir restaient maintenant pour compter, et ce qu'ils comptaient le plus soigneusement, c'étaient les enfants chez qui se montrait l'oreille de dessous.

On appelait cela le recensement, et c'était un beau mot pour une chose qui laissait des maisons vides. Tous les ans, des frères venaient de la capitale avec des registres, et l'on désignait, parce qu'il fallait bien, les petits que la Trame avait touchés ; on disait aux parents que Luminara saurait mieux que Caelith ce que leur enfant pouvait devenir, qu'on l'instruirait, qu'on en prendrait soin. Quelques-uns revenaient des années plus tard, mages pour de bon, étrangers polis qui ne savaient plus s'asseoir dans un cercle de pierre. D'autres ne revenaient pas du tout, et l'on n'obtenait sur leur compte que des lettres douces où le mot d'étude revenait comme une porte qu'on referme avec ménagement. Le petit Théol, que Brennic avait formé deux hivers durant et qui entendait l'orage avant les chiens, était parti à neuf ans. Il en aurait quinze. On avait cessé d'écrire à sa mère. La mère, elle, n'avait jamais cessé de croire à l'idée de son retour parmi les siens, et c'était la seule cruauté que Brennic ait jamais reprochée à la lumière : qu'elle laisse aux gens, pour tout deuil, l'espérance.

Wyn avait onze ans et le don le plus pur que Brennic ait rencontré de toute sa vie d'Écoutant. Là où lui devait se taire et se vider pour saisir un fil dans le vent, l'enfant n'avait qu'à exister ; elle entendait sans effort, et trop, et tout le temps — le mensonge sous une parole aimable, le chagrin tassé au fond d'une maison close, la pluie, la peur, et des choses pour lesquelles il n'existait pas de mots parce que nul avant elle, peut-être, ne les avait entendues. C'était l'Air en elle, cette école de la perception que les traités disaient froide et analytique et qui, dans une enfant, n'était que vertige et tendresse. Brennic la cachait depuis qu'elle avait six ans. Il l'avait portée lui-même hors des registres, l'avait dite simple d'esprit aux frères qui questionnaient, lui avait appris à fermer l'oreille de dessous devant les étrangers comme on apprend à un enfant à ne pas mettre la main au feu. C'était une faute contre la loi de la lumière, et il la commettait chaque jour, en paix avec lui-même comme il ne l'avait jamais été avec rien.

Ce matin-là, l'office portait jusqu'au seuil les voix mêlées du village, et l'hymne qui montait était celui que Brennic aimait le moins. Les frères l'avaient apporté du sud quelques années plus tôt, et les enfants le chantaient maintenant sans en peser les mots : Cinq sont les voix, et une les gouverne ; la Clarté sur les quatre, souveraine et sans terme. Il le connaissait, ce chant, ou plutôt il en connaissait un autre, très ancien, que les Écoutants se passaient sans le mettre par écrit, et qui commençait par Six sont les voix — six qui n'en faisaient qu'une, sans qu'aucune mène, parce que tenir le monde n'était l'affaire d'aucune force seule mais de leur accord. On avait pris le vieux chant, on lui avait ôté une voix et mis une reine sur la tête des autres, et personne ne semblait trouver que l'accord en sonnait moins juste. Brennic, lui, le trouvait. Il l'avait toujours trouvé. Mais un Écoutant qui dit tout haut que la lumière chante faux ne reste pas longtemps un Écoutant qu'on laisse en paix, et il avait des silences à protéger plus précieux que sa fierté.

Wyn le rejoignit sur le seuil pendant que le village chantait, et glissa sa main froide dans la sienne sans un mot. Elle écoutait, elle aussi, la tête un peu penchée de ce côté qu'elle avait quand quelque chose, au loin, n'allait pas. Il crut d'abord que c'était l'hymne. Ce ne l'était pas.

— Le ciel chante faux, grand-père, dit-elle, tout bas, comme on confie une chose dont on a un peu honte. Pas eux. Le ciel. Depuis l'hiver, il manque une voix, là, au nord — comme quand on chante à plusieurs et qu'il y en a un qui s'arrête, et qu'on continue sans lui sans oser le dire. Tu ne l'entends pas ?

Il ne l'entendait pas. Il tendit l'oreille de dessous de toutes ses forces, vers le nord, vers les hautes terres où l'on disait qu'une combe entière s'était tue depuis deux hivers — une de ces zones que les frères eux-mêmes contournaient à présent —, et il ne perçut rien qu'un silence profond, dont la présence pesait davantage que n'importe quel bruit. Cela suffit à lui glacer le dos. Une enfant entendait, dans la trame du monde, une voix qui se taisait là où nulle voix n'aurait dû pouvoir se taire ; et lui, le vieil Écoutant, n'avait pour toute réponse que la peur, et l'envie soudaine et bête de lui couvrir les oreilles de ses deux vieilles mains.

Il ne le fit pas. Il la garda contre lui, et regarda le village remonter de l'office, deux à deux, le visage encore plein de la lumière qu'on venait de leur chanter. Il les connaissait tous. Il les aimait, à peu près tous. Et il sentit, ce matin-là, pour la première fois avec cette netteté, qu'une ligne était en train de passer parmi eux sans qu'ils la voient — entre ceux dont le cœur appartenait d'abord à l'Aube et ceux dont il appartenait d'abord à Caelith. La guerre qu'on disait monter dans le sud n'arriverait pas ici par les armes, il le savait. Elle arriverait par cette ligne. Un jour viendrait, il le sentait dans le vent comme on sent l'orage, où l'on demanderait à ces gens doux de choisir, et où le choix se paierait dans le sang de ceux qu'on avait priés à côté toute sa vie. Il ne savait pas encore qui le demanderait, ni à qui. Il savait seulement qu'il avait, lui, deux choses à cacher désormais — une enfant qui entendait trop, et la certitude grandissante qu'il ne suffirait pas d'aimer son prochain pour n'avoir pas, un jour prochain, à lever la main sur lui.

L'ambassade de Luminara demeura unie pendant trois jours, avant de se défaire au carrefour d'Istoreux, dans le petit matin. Ils étaient quatre à porter le même mandat sous le même sceau, et Doryan Soltis avait passé la moitié de la nuit précédente à écrire pour chacun de ses compagnons ce qu'aucune chancellerie ne met dans ses instructions. Au jeune Nervel, qui partait pour Erenwald parce que la route en était la plus longue et qu'un homme de vingt-quatre ans supporte le désert mieux qu'un homme de cinquante. Il avait recommandé de saluer l'intendant du palais avant le chambellan — un boiteux dont la hanche s'était brisée sous un chameau vingt ans plus tôt, et qui décidait de tout ce qui ne s'écrivait pas —, de boire le thé jusqu'au marc même s'il le trouvait amer, et de ne parler chiffres sous aucun prétexte avant le troisième jour. À celui qui montait vers Caelith, de ne pas rester debout devant un Écoutant, et de laisser passer les silences sans se croire tenu de les remplir. À celui qui descendait sur Tessandre, il n'avait rien écrit du tout : il n'y avait là rien à faire que s'y montrer, et en rapporter un oui qui ne coûterait rien à personne.

Il avait gardé Valdorne pour lui. C'était la cour la plus lourde, la mieux armée, la seule dont la réponse entraînerait toutes les autres ; et c'était surtout la seule où sa présence valait mieux qu'une lettre, parce qu'il restait dans ce métier une part que rien ne remplaçait — un homme qu'on regarde dans les yeux pendant qu'il lit une chose dure, et à qui l'on ne peut pas répondre par le silence d'un secrétaire. Le mandat portait au premier feuillet la liste des cours à visiter, dans l'ordre où la chancellerie rangeait le monde : Valdorne, Erenwald, Caelith, Aurélion. Puis, au bas de la page, de la même écriture serrée, sept petits noms qu'on avait ajoutés pour que la liste ait l'air complète et que bien des hommes n'auraient su placer sur une carte. Le dernier de tous était Méance. Doryan l'avait lu le jour du scellement, et n'en avait rien dit à personne.

Le cinquième jour, il coucha à Ostrevin. Il y couchait depuis trente ans ; le margrave y servait un thé de feuille brûlée, si amer que les envoyés de passage le reposaient après la première gorgée, et Doryan avait fini par l'aimer comme on finit par aimer une plaisanterie qu'on est seul à comprendre. On lui dit le margrave à la chasse. Personne ne prit la peine de rendre le mensonge vraisemblable ; l'intendant récita sa phrase en regardant un point du mur, et le fit souper à l'office en s'excusant du désordre de la maison. On ne lui servit que de l'eau. Il ne se fâcha pas — on ne se fâche pas contre un homme qui a peur, on prend note et l'on remonte à cheval — et il repartit avant l'aube pour épargner à cette maison de lui refuser un second repas. Mais il remonta à cheval avec, dans la bouche, le goût qu'aurait dû avoir ce thé.

Il entra dans Valdor le huitième jour, par la porte du sud, à l'heure où les forges auraient dû s'éteindre. Il n'eut besoin de personne pour savoir où il arrivait. Les charrois de grain montaient vers la ville au lieu d'en descendre ; les chevaux de trait portaient des clous neufs à tous les fers ; les auberges étaient pleines d'hommes qui ne commerçaient pas et qui ne buvaient pas non plus, des garçons de ferme aux mains larges et douces, assis en rang sur les margelles, à qui l'on n'avait pas encore donné de quoi durcir les paumes. Un royaume qui s'arme ne le dit pas ; il l'écrit partout, sur ses routes, dans ses écuries, aux mains de ses fils. Doryan lut tout cela en traversant deux rues, et comprit que ce n'était pas l'affaire du jour, ni de la semaine. En d'autres temps, on l'aurait fait attendre trois jours dans une antichambre pour lui apprendre le prix du temps d'un comte.

On ne le fit pas attendre. On lui donna une chambre haute au-dessus de la cour, un bain, du linge, un valet ; on lui rendit son cheval ferré à neuf, et l'on refusa son argent avec une courtoisie qui l'inquiéta plus qu'un refus. On ne fixa pas l'audience au cabinet du comte, où l'on traite entre gens qui décident. On la fixa à la grande salle. Il le sut en montant l'escalier, à ce bruit qu'aucun homme de son métier ne confond avec un autre : le remous sourd d'une salle pleine. Il compta en entrant, par une habitude plus vieille que sa prudence — quatre-vingts, peut-être cent. Il reconnut aux couleurs les délégués de six petites cours qui n'avaient aucune raison de se trouver là, deux marchands de Thalarys qui en avaient encore moins, et des hommes de vallée qu'on avait fait venir de loin, la boue encore aux bottes. Il comprit alors très exactement ce qu'on allait faire de lui. Il finit de monter les marches, parce qu'un homme qui redescend un escalier n'a plus jamais de raison d'y remonter.

Korven Drest ne se leva pas. Il salua d'un mot, fit apporter un siège qu'on plaça au milieu de la salle, loin de lui, et attendit qu'on l'y ait assis. Puis, avant que Doryan ait porté la main à son étui, il poussa vers le bord de la table un feuillet plié en quatre, gris aux plis, qui avait manifestement voyagé longtemps dans la poche d'un homme à cheval.

— Nous irons plus vite si vous savez d'abord ce que je sais, dit-il, de cette voix égale qui ne demandait jamais qu'on l'écoute. Ceci est votre mandat. Pas le vôtre : celui d'Ostrevin. Votre chancellerie envoie des hommes aux quatre cours qui comptent et du papier aux sept qui ne comptent pas ; c'est économe, et je n'ai rien à y redire. Ce que je trouve plus étrange, c'est qu'elle ait fait partir le papier le premier. Le margrave avait vos articles sous les yeux quatre jours avant que vous ayez seulement quitté Luminara. Il me les a fait tenir le lendemain, par un cavalier qui a crevé deux chevaux, et il a bien fait. Cela m'a laissé neuf jours pour faire venir ceux que vous voyez le long de ces murs. Quelques-uns ont six jours de route dans les bottes.

Un homme toussa quelque part sur la gauche, et le comte attendit qu'il ait fini.

— Vous vous demandez pourquoi je vous fais lire un texte que j'ai déjà. Parce que ce que j'ai là est la copie d'une copie, Soltis, et qu'un comte qui lit lui-même à ses seigneurs ce qu'on exige d'eux est un comte qui arrange. On me dirait que j'ai forcé un mot ou deux, et l'on aurait raison de me le dire ; à votre place, je le dirais. Lu par la bouche de celui qui le porte, sous un sceau rompu devant nous, il ne se discutera plus jamais dans ce pays. Il se tourna enfin vers la salle. Vous écouterez jusqu'au sixième article, celui des garnisons. Le reste est de la politesse, et la politesse de Luminara est excellente. Elle l'a toujours été.

Doryan tenait encore le mandat roulé dans sa main. Il ne regarda pas le feuillet posé au bord de la table ; il en connaissait le grain, l'écriture serrée, et jusqu'à la façon de plier en quatre qu'on enseignait aux copistes du troisième bureau. Une seule chose lui resta en travers, et il la mit de côté comme on met de côté une pierre trouvée dans le pain : les expéditions aux petites cours partaient après les envoyés, toujours, et l'usage avait sa raison — on ne laisse pas un texte arriver avant l'homme chargé de le porter. Quelqu'un, dans une pièce qu'il aurait pu désigner du doigt, avait renversé cet ordre-là. Il rompit le sceau sans laisser voir ce qu'il venait d'entendre, parce qu'un homme qui montre ce qu'il a compris renonce à s'en servir plus tard.

Il lut. Il avait appris de longue date à lire les mauvaises nouvelles comme on descend un escalier dans le noir : sans se presser, une marche à la fois, sans jamais faire semblant qu'il en manque une. Les premiers articles passèrent dans un silence poli. Au sixième, un banc craqua quelque part sur la droite, et le silence changea de nature. Au huitième — les Liés livrés sans délai, sur simple réquisition, aux frais du royaume qui les remettrait —, quelqu'un rit au fond de la salle, un rire bref, aussitôt ravalé ; et ce rire fit à Doryan plus de mal que tout ce qui suivit, car il sut à cet instant qu'il ne portait plus un mandat mais qu'il fournissait des preuves. Il lut jusqu'au bout. Il aurait pu abréger, sauter la formule finale, ravaler le serment à renouveler « dans l'humilité due » ; il connaissait dix manières d'alléger un texte sans mentir. Il n'en employa aucune, et derrière lui la salle semblait se figer, article après article, comme une eau qui prend.

Sa lecture achevée, il roula le mandat, le rendit à son étui, et attendit. Korven laissa venir le silence, le mesura, le laissa peser sur cent hommes qui n'avaient plus rien à décider.

— Merci, dit-il enfin. Je le pense, Soltis, et personne ici ne s'y trompera : vous venez de m'épargner un an. Trois des seigneurs assis dans cette salle hésitaient encore ce matin ; je les avais fait venir pour cela, et je n'aurais pas su leur dire en douze mois ce que vous leur avez lu en une heure. Ne vous en voulez pas. Ce texte a été écrit avant vous, et par des gens qui savaient très bien ce qu'ils écrivaient. Il regarda l'étui, puis l'homme. Je n'ai rien contre vous. J'ai lu de vos lettres, autrefois, dans une affaire de bornage qui ne valait pas trois arpents et que vous avez tenue deux ans. Si le monde avait été bâti pour des hommes de votre espèce, je serais resté chez moi à compter mes chevaux.

Il s'arrêta là, et Doryan crut que c'était fini. Le comte se tourna alors vers la salle, et sa voix changea de portée — celle qu'on prend pour être répété au-dehors.

— Une chose encore, et je la dis haut, parce que personne d'autre ici ne la dira. Depuis dix ans, tout ce qui nous est venu de Luminara nous est venu par des bureaux : des taxes qu'un commis a calculées, des commissions, des relevés, des ordres signés d'une main qu'on ne reverra jamais, et nos enfants qu'on est venu prendre dans les vallées avec un reçu. Pas une fois, en dix ans, quelqu'un là-bas n'a pris la peine de choisir qui viendrait nous parler. Il laissa passer le temps qu'il fallait. Aujourd'hui, ils ont mis ce texte-là dans ces mains-là. Ils pouvaient le confier à un secrétaire à qui nous n'aurions rien répondu, et cela leur coûtait moins cher. Quelqu'un, dans cette ville, s'est dit qu'à Valdorne on envoyait le meilleur qu'on avait. Cela ne changera rien à ce qui va se faire, et que nul n'aille croire que je l'adoucis. Mais je veux que ce soit dit dans cette salle, devant vous tous : au milieu de toutes les mesquineries qu'on nous a fait, il y a eu ce choix-là — d'envoyer le meilleur des émissaires que Luminara ait jamais compté dans ses rangs —, et il était honnête. Qu'on s'en souvienne le jour où l'on dira qu'il n'y avait rien de bon là-bas.

De toute cette journée, ce fut la seule chose qui lui fit baisser les yeux. On lui avait retiré son mandat, sa mission et bientôt son office sans élever la voix une seule fois, et il avait tenu debout sous chacun des articles. Il fallut qu'un homme lui dise, devant cent témoins, qu'on avait envoyé le meilleur — et qu'il entende dans la même phrase, très clairement, que le meilleur n'avait servi à rien.

On lui rendit tout, et davantage. Un manteau de laine des hautes vallées, doublé, qui valait trois mois de sa solde ; des vivres pour six jours ; une escorte de douze cavaliers jusqu'à la borne de la frontière, pour sa sûreté, les routes n'étant plus ce qu'elles avaient été. Au portail, l'officier récita la formule que le comte avait dictée : que Valdorne avait reçu l'envoyé de Luminara avec tous les égards dus à sa personne. Doryan remercia, et entendit ce qui manquait. À sa personne, non à sa charge. Il avait passé sa vie à écouter ce que les phrases des autres laissaient tomber au bord du chemin ; c'était la première fois qu'on lui retirait son office par une amabilité, devant témoins, sans qu'un seul mot puisse être rapporté contre eux. Il porta le manteau. Il faisait froid, refuser aurait été une réponse, et il n'avait plus rien à répondre.

Les douze cavaliers le laissèrent à la borne au tomber du jour et remontèrent au trot sans se retourner. La route de Luminara descendait au sud, large, entretenue, bordée de relais où l'on connaissait son nom, et il pouvait être rentré en sept jours. Il resta en selle à ce carrefour bien plus longtemps que ses deux hommes ne le comprirent. Il refaisait le compte des jours, et le compte ne se laissait pas arranger : le texte était parti avant lui, par la voie la plus lente et la moins gardée, et il était arrivé partout où il devait arriver avec exactement l'avance qu'il fallait pour qu'on ait le temps d'y répondre sans lui. Il revoyait l'intendant d'Ostrevin récitant sa phrase à un point du mur, et le pichet d'eau ; il avait pris cela pour de la peur, et c'était de la comptabilité — huit jours plus tôt, le margrave avait déjà mis un cavalier sur la route de Valdor, et un homme qui a fait ce choix-là ne sert plus le thé. Quelque chose s'était décidé, quelque part, avant même qu'il prenne la route — il n'en connaissait ni le lieu ni les mots, mais il en sentait la forme, comme on devine la pente d'un toit dans le noir. Il défit alors l'étui. Il n'avait aucun besoin de relire le mandat, dont il aurait pu réciter chaque article dans son sommeil ; ce qu'il voulait était la liste du premier feuillet, et il descendit jusqu'au bas de la page, jusqu'au dernier des sept petits noms que la chancellerie avait ajoutés pour faire nombre.

Il avait compris qu'il ne restait plus aucune cour au monde qui l'écouterait mais il restait encore un homme qui le ferait sûrement. Le vieux Halvarn était doyen des seigneuries du Bas Pays, ce qui ne valait ni une garnison ni un grenier ; mais Korven Drest avait passé chez lui trois hivers, à sept ans, du temps où l'on plaçait les fils de comte chez un vieux voisin sûr afin qu'ils apprennent qu'un comte n'est pas le centre du monde. Et il restait la lune du doyen — une courtoisie des vieilles cours, qui n'était pas une loi, par laquelle le plus âgé des seigneurs pouvait demander un mois lunaire avant toute chose irréversible, au motif que les vieux ont vu des choses changer en une lune. Nul ne l'avait invoquée depuis quarante ans. Elle n'avait pour toute force que la honte qu'on éprouverait à la refuser, et Doryan savait mieux que quiconque que la honte est une monnaie qui n'a plus cours nulle part, sauf entre gens qui se sont connus enfants. Voilà ce qui restait à l'ambassade de Luminara : une courtoisie sur son lit de mort et trois hivers d'enfance, dans un endroit qu'aucune carte ne prenait la peine de nommer. Cela suffisait amplement pour quelqu'un comme lui qui avait déjà renversé des situations désespérées par le passé. Il tourna son cheval vers le sud-ouest.

— Il y a quoi, à Méance ? demanda l'un de ses hommes, au bout d'une lieue.

— Un vieil homme.

Ils mirent trois jours. Le granit s'effaça derrière eux, la terre se fit rousse et maigre, et l'on entra dans ce pays de collines basses où les châtaigniers montent jusqu'à la crête et où le brouillard dort au fond des vallons jusqu'à midi. La vieille route d'Haldras les portait, et Doryan l'avait connue vivante : il l'avait prise plusieurs fois depuis sa jeunesse, du temps où les foires de Méance duraient trois jours. Un temps où l'on faisait la queue une demi-matinée devant le péage et où il fallait retenir sa place aux auberges huit lieues à la ronde. Puis Haldras était tombée, et la route était morte avec elle du jour au lendemain, comme une veine qu'on sectionne d'un coup sec. C'était cela qu'on avait le plus de mal à regarder : une ruine si récente qu'elle n'avait pas encore eu le temps de prendre l'allure d'une ruine. La barrière du péage était en place, relevée, la peinture bonne, et personne derrière. Les auberges n'allumaient plus qu'un seul feu dans une salle qui en contenait pourtant bien plus. L'aubergiste, qui ne demanda pas son nom, avait encore du vin des foires en cave et personne à qui le vendre ; il dit à Doryan qu'on ferait la foire aux noix en un jour cette année, et qu'un jour, ce serait déjà trop long.

Il vit le champ avant de voir le village. C'était au crépuscule, au sortir d'un bois de noyers : un versant entier hérissé de petites pierres levées, toutes de la même taille, alignées par rangs comme les ceps d'une vigne, et qui descendaient jusqu'au ruisseau. La terre entre les rangs avait été retournée il y a peu, encore fraîche et brune, sans un brin d'herbe. Le dernier rang n'était pas fini : il s'arrêtait au milieu du versant, et l'on avait laissé au bout, sous une toile, les pierres taillées qui restaient à lever. Il crut d'abord à un labour de pierre, ou à des bornes de partage. Puis il vit les toits en contrebas et il compta, parce qu'il comptait toujours : il y avait sur ce versant plus de pierres que de cheminées dans le bourg. La plupart ne portaient rien d'écrit. Le castel, au-dessus, était un long corps de logis bas posé sur un épaulement, plus manoir que forteresse, avec une courtine dont personne n'avait relevé la brèche et qu'on avait rebouchée de madriers ; les volets de l'étage haut étaient clos, et le restaient, faute de gens à y loger. La petite seigneurie de Méance ne figurait sur aucune des routes qui comptent, et Doryan Soltis y parvint au soir du onzième jour, fourbu, crotté, avec dans ses fontes un mandat qu'il portait comme on porte un mort qu'on n'a pas encore le droit d'enterrer.

Il ne se faisait plus d'illusion sur ce qu'il venait chercher, ni sur ce qu'on lui répondrait. Il venait offrir la paix à des gens qui avaient déjà choisi la guerre, et il le faisait quand même, parce que c'était son métier, et parce qu'il restait pour lui une vérité que les puissants oubliaient toujours : tant qu'on parle, on ne tue pas.

Le seigneur de Méance descendit l'accueillir dans la cour, ce qu'aucun usage n'exigeait pour un simple envoyé. Halvarn avait passé les soixante-dix ans ; large, lent, le dos voûté sous un manteau de bonne laine usée aux coudes, il avait le visage des hommes qui ont mis en terre plus de gens qu'il ne leur en reste à gouverner. Il prit les deux mains de Doryan dans les siennes, froides et sèches, et le considéra un long moment sans rien dire, du regard de quelqu'un qui vérifie une chose qu'il avait espérée sans trop y croire.

— Soltis. On m'avait dit que c'était toi qu'ils envoyaient. Un pli lui vint au coin de la bouche, qui n'était pas tout à fait un sourire. Je n'osais pas l'espérer, et je le redoutais. Entre, tu es gelé. On parlera demain des choses qui fâchent. Ce soir, tu es mon hôte, et un hôte qui a fait plusieurs jours de cheval a droit à mon feu avant d'avoir droit à mes refus.

Doryan entendit les deux à la fois — la véritable joie de le revoir, et l'avertissement glissé dans la même phrase —, et cela lui serra le cœur, car un homme qu'on redoute de voir venir est un homme à qui l'on a déjà décidé de dire non. Ils soupèrent en tête-à-tête, sans cérémonie, d'un ragoût de mouton et d'un vin râpeux, sans autre service que celui qu'Halvarn assurait lui-même. On avait mis trois couverts à la longue table ; une servante vint retirer le troisième avant qu'ils s'assoient, sans un mot, et le vieux seigneur la laissa faire sans rien expliquer. Ils parlèrent de tout sauf de ce qui les attendait : de cours qu'ils avaient connues, de morts qu'ils avaient salués, du temps lointain où raccommoder valait mieux que vaincre. Deux vieux artisans de la paix, qui se reconnaissaient au coin d'un feu et savaient déjà, l'un comme l'autre, qu'ils s'étaient retrouvés trop tard.

L'audience officielle eut lieu le lendemain, dans une salle basse où le peu de cour qui restait à Méance s'était rangé le long des murs. Ils étaient une vingtaine, et Doryan en reconnut un : un homme jeune, brun, sec, adossé à la pierre près de la porte, les bras croisés, qu'il avait vu trois jours plus tôt au troisième rang de la grande salle de Valdor. On ne le lui présenta pas. Il avait les yeux du vieux seigneur, en plus clair. Doryan lut le mandat. Il le lut bien, de cette voix posée qui ne soulignait rien, parce qu'il avait appris qu'on n'allège pas une chose lourde en la portant à bout de bras. Les premiers articles passèrent. Puis vint la langue dure, celle qui ne tend rien et reprend tout — les garnisons confirmées, les Liés livrés sans délai, le serment à renouveler « dans l'humilité due » —, et il la lut jusqu'au bout sans en sauter un mot, parce que la trahir aurait été trahir le seul homme de cette salle qui méritait qu'on lui dise la vérité en face. Quand il se tut, le silence ne fut pas celui de la colère. Ce fut celui d'une chose qu'on savait venir et qui, venue, pèse quand même. Halvarn ne se leva pas, ne haussa pas le ton. Il parut seulement vieillir encore un peu, là, sur son siège, comme si on venait de lui retirer une chaise sur laquelle il n'osait déjà plus s'asseoir.

Ils se retrouvèrent le soir, encore, devant le feu, et cette fois les masques étaient tombés avec le jour. Halvarn fit tourner son vin sans le boire, longtemps, puis posa la chose simplement, parce qu'ils étaient trop vieux tous les deux pour les détours.

— Tu arrives après la bataille, Soltis, et la bataille n'a pas encore eu lieu. Tu comprends ce que je te dis là, et tu comprends aussi que je ne peux pas t'en dire plus — ni où, ni quand, ni par qui. La porte que tu viens ouvrir, d'autres l'ont fermée avant toi, et je ne suis qu'un petit verrou sur une grande serrure. Si je signais ton papier, mes propres gens me livreraient à ceux qui l'ont déjà refusé pour moi. Ce n'est pas que je ne veux pas. C'est que ce n'est plus à moi de vouloir.

Doryan ne plaida pas la cause de Luminara ; il la connaissait trop pour y croire ce soir-là. Il plaida la sienne, plus humble et plus têtue. Il ne demanda pas de signature, sachant ce qu'une signature valait désormais dans cette maison. Il demanda un fil — un délai, une réserve, une phrase de rien du tout qu'il pourrait rapporter et qui ne serait pas tout à fait un non, de quoi tenir une porte entrebâillée le temps qu'une raison y passe. C'était son art, ce presque-rien ; il en avait sauvé des choses, autrefois. Et il dit alors ce pour quoi il avait tourné bride à la frontière au lieu de rentrer chez lui : que le doyen des seigneuries du Bas Pays pouvait encore demander la lune, qu'aucune loi ne l'y obligeait et qu'aucune loi ne permettait de la lui refuser, et qu'un mois, à l'endroit du monde où l'on en était, valait plus que deux armées. Il ne parla pas des trois hivers. Il posa seulement que Korven Drest, à sept ans, avait dormi sous ce toit, et il laissa la chose entre eux, sur la table, à côté des bols.

Halvarn l'écouta jusqu'au bout, avec le respect qu'on doit à un homme qui fait bien un métier difficile. Il attendit même un moment après la fin, pour être bien sûr qu'il n'y avait rien d'autre.

— Je l'ai déjà demandée, dit-il. Le jour où j'ai su qu'on rassemblait les chevaux dans les vallées. J'ai écrit à Korven de ma propre main, ce qui ne m'était pas arrivé depuis l'enterrement de son père, et j'ai invoqué la lune du doyen dans les formes, avec les mots qu'il faut, ceux que plus personne dans ce pays ne saurait écrire. J'ai fait porter la lettre par Verrec, le fils de mon fils, pour être certain qu'elle arrive. Il reposa son bol sans avoir bu. Il m'a été répondu. Un secrétaire m'a fait savoir que ma santé importait beaucoup au comte, et qu'on prierait pour elle au sanctuaire. Voilà ce que vaut la honte aujourd'hui, Soltis. On ne me l'a pas refusée. On m'a remercié de m'être inquiété.

Doryan resta longtemps sans rien dire. Il avait fait onze jours de cheval pour demander à un homme une chose que cet homme avait tentée avant même que l'ambassade quitte Luminara, et qui s'était perdue sans qu'on prenne seulement la peine de la refuser. Ce n'était pas la nouvelle qui lui coupait les jambes ; c'était ce qu'elle disait de l'autre bout de la chaîne. Korven Drest n'avait pas dédaigné la prière du vieil homme qui l'avait élevé. Il ne l'avait pas eue entre les mains, ou il n'était plus en état de se permettre de l'avoir eue, et cela revenait exactement au même. Le comte de Valdorne n'était pas plus libre que lui.

— Il n'y a plus de fil. Et le pire, Soltis — retiens cela de moi, qui n'ai plus grand-chose à transmettre —, le pire, c'est que ce n'est la faute de personne. Pas la tienne, pas la mienne, pas même tout à fait la leur. Chacun a fait un pas raisonnable, et puis un autre, et nous voilà au bord sans qu'aucun de nous ait jamais voulu y aller. On ne tient pas une porte contre une pente. Tu le sais et tu essaies de la tenir quand même. C'est pour cela qu'on t'aime, et c'est pour cela qu'on t'a choisi pour la porter, cette mission qui ne pouvait pas réussir.

Cette dernière phrase resta entre eux comme une braise tombée du foyer. Doryan ne répondit rien, parce qu'il n'y avait rien à répondre que l'autre ne sache déjà. Au matin, quand on lui amena son cheval reposé, Halvarn voulut l'accompagner un bout de chemin, à pied, en tenant lui-même la bride ; et il prit le chemin bas, celui qui longe le versant aux pierres levées. Le brouillard tenait encore entre les rangs, à hauteur de genou. Le vieil homme s'arrêta là sans l'annoncer, de la façon dont on s'arrête devant chez soi.

— Cent douze, dit-il. Ils sont venus par la route, quand la ville est tombée, ceux qui pouvaient encore marcher. Beaucoup n'étaient venus jusqu'ici que pour mourir chez quelqu'un ; on les a nourris de ce qu'on avait, et l'on n'avait pas grand-chose, et la fièvre a pris le reste en dix jours. Trente et un ont un nom. Les autres n'ont dit à personne comment ils s'appelaient, et je n'ai pas voulu écrire à leur place. Mes carriers taillent encore ; il en manque, tu l'as vu. J'ai payé les pierres, c'est tout ce que j'ai su faire, et je les ai fait tailler toutes de la même taille — un homme qu'on ne connaît pas mérite la même pierre qu'un homme qu'on connaît.

Doryan regarda le versant, et compta, sans pouvoir s'en empêcher, jusqu'à ce que les rangs se perdent dans le brouillard du bas. Il ne trouva rien à dire qui ne soit une phrase, et il se tut donc, ce dont il eut honte, lui dont le métier entier consistait à trouver. Halvarn lui prit alors le bras au lieu de la main, et lui parla tout bas, d'une voix où il n'y avait plus de seigneur, rien qu'un vieil homme.

— Repars, et ne reviens pas. Quoi qu'on t'ordonne là-bas. Un jour vient — je le sens comme on sent l'hiver à la couleur du ciel — où il n'y aura plus, dans nos murs, de place pour un homme qui porte la parole de Luminara ; et ce jour-là, Soltis, je ne pourrai rien pour toi. Moi pas plus qu'un autre. Promets-moi de ne pas revenir.

Doryan promit. Il le promit mal, distraitement, une main déjà passée sous la sangle qu'il vérifiait de l'autre côté du cheval, parce qu'on promet ces choses-là aux vieux qui vous aiment ; et il sut en le promettant qu'il ne tiendrait pas parole — qu'on le renverrait, et qu'il viendrait, parce que renoncer à la dernière porte aurait été renoncer à la seule chose qui, en quarante ans, lui avait tenu lieu de foi. Il s'en retourna vers Luminara porter le non qu'on lui avait fabriqué d'avance, le long des mêmes routes où, trente ans durant, il avait cru qu'aucune porte ne se fermerait jamais tout à fait. Derrière lui, le vieux Halvarn resta sur le chemin bas, au bord de ses pierres, jusqu'à ce que le tournant le prenne. Doryan ne se retourna pas ; il avait encore, ce matin-là, sa phrase pour se tenir droit — tant qu'on parle, on ne tue pas —, et il la garda contre le froid comme on garde une lampe dans la nuit. Il ne savait pas qu'il était l'un des derniers à parler. Ni que, dans les royaumes qu'il laissait derrière lui, des hommes raisonnables et tristes avaient déjà commencé, tout bas, à compter les lampes.

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