Aux confins de Valdorne

Brannoc Verren marchait depuis l'aube. Les premières heures avaient été occupées par les conversations. Les suivantes par le souffle du vent et le bruit des bottes sur le chemin. Il avait dix-neuf ans, une charpente solide qui n'avait pas tout à fait pris sa largeur d'homme et un visage où les rondeurs de l'enfance se devinaient encore par endroits — sauf à la mâchoire, qui avait commencé à durcir dans cette direction qu'on n'imagine pas avant qu'elle vienne. Ses cheveux brun-blond avaient été coupés à ras à l'enrôlement et n'avaient pas encore tout à fait repoussé. Ses mains — l'une à la sangle du sac, l'autre près du pommeau du glaive — ne montraient pas les callosités d'un soldat installé ; la peau y restait fine sous les premières marques. Il regardait davantage qu'il ne parlait, et c'était peut-être pour cela que Veich, en deux semaines de marche, avait commencé à laisser son regard s'arrêter sur lui plus longtemps que sur les autres.
La piste montait par paliers de pierre concassée vers les contreforts du nord, et la colonne s'étirait derrière lui sur un demi-quart de lieue — trente-deux hommes en armes que le sergent Veich avait pris en charge à la sortie du dernier village de plaine et qu'il ramenait à Kerehalde comme on ramène une charge de bois, sans cérémonie, sans tendresse, mais sans en perdre une bûche en route.
Le ciel avait viré dans le gris une heure avant que Brannoc s'en aperçoive. Le vent venait par poussées sèches, brèves, et faisait claquer le pan du manteau d'Aldrec Sorne juste devant lui — un bruit régulier auquel on s'accrochait pour ne pas penser au reste. Le reste, c'était la fatigue d'abord, qui s'installait sous les épaules là où la bandoulière du sac mordait. C'étaient aussi les pieds, qui n'avaient pas été faits pour ce genre de pierre et qui le lui faisaient savoir à chaque foulée. Et c'était, plus profond que la fatigue, l'idée nue qu'on montait vers un endroit dont les histoires revenaient plus nombreuses que les hommes.
À sa gauche, Tev Korm avait passé la dernière demi-heure à pester contre la sangle de sa gourde — un grief minuscule sur lequel il s'était accroché parce qu'il aurait fallu autrement penser à autre chose. Brannoc avait appris en deux semaines de marche que c'était une bonne stratégie. Les hommes qui pensaient trop, sur les marches, ne tenaient pas longtemps.
— Verren, les cailloux peuvent se débrouiller sans toi ! Surveille les hauteurs, pas tes bottes.
La voix venait de derrière, basse, sans hausser le ton, celle d'un homme qui n'avait jamais eu besoin de parler fort pour être entendu. Brannoc rectifia sans se retourner. Il avait pris l'habitude. Le sergent était sec, légèrement voûté par les vingt-trois étés passés sur les marches, le visage long et creusé, les cheveux gris-fer ras sous le bonnet réglementaire. Veich commandait des soldats depuis plus longtemps que la plupart d'entre eux n'étaient en âge de porter une lance. Quand il faisait une remarque, on évitait généralement de lui donner l'occasion de la répéter.
La piste tourna sur la gauche au coude d'un éboulis, et Kerehalde apparut.
Le fort n'était pas si imposant que cela, il en existait de bien plus gros sur le territoire de Valdorne. Bâti à mi-pente d'un éperon où la pierre noire affleurait sous la terre roussie, il épousait la ligne du rocher au lieu de la dominer — une langue grise de murailles basses, fendues d'archères étroites comme des paupières plissées, qui suivait la courbe du sol. Les drapeaux de la marche se hissaient à l'aube et descendaient à la tombée de la nuit. On distinguait au loin la fumée d'une cheminée qui trahissait la présence d'une garnison dans le fort de Kerehalde.
Brannoc cligna des yeux dans le vent. Il avait imaginé une forteresse imposante dont les tours déchireraient le ciel. Il ne voyait, finalement, pas beaucoup plus qu'une simple muraille. C'était sa première leçon du nord : ici, ce qu'on bâtissait haut, on le perdait haut.
— Arrête de rêvasser, Verren. Avance.
Il avança.
La poterne s'ouvrit dans la pierre comme on ouvre une bouche qui ne veut pas parler. Deux hommes en faction — un grand, sec, le visage barré d'une vieille cicatrice qui partait du sourcil et finissait quelque part sous le col ; l'autre plus court, plus large, avec ces mains qui se reconnaissent au premier coup d'œil chez les hommes qui ont passé leur vie à manier le bois et l'acier et rien d'autre. Aucun ne salua le sergent Veich. Ils écartèrent les barres et se rangèrent, et c'était la seule déférence que ces hommes savaient donner — celle qui ne se voit pas, et qui suffit.
Le sergent passa devant les rangs et la colonne suivit. Brannoc compta dans sa tête les pas qui le séparaient du seuil, parce qu'il avait besoin d'occuper la part de lui qui voulait regarder partout. Sept. Huit. Neuf. Il entra dans la cour.
C'était une cour basse, en U, fermée d'un côté par le mur extérieur et de l'autre par la paroi rocheuse elle-même — la pierre noire taillée à vif servait de mur intérieur. Au centre, un puits ; à droite, une halle ; à gauche, l'écurie. Sur trois côtés, les bâtiments s'enfonçaient dans le rocher, et ce qu'on voyait n'était qu'un tiers de ce qui devait exister. Une garnison qui se savait susceptible d'être assiégée ne construit pas ses dortoirs en hauteur.
Quatre chiens étaient couchés à l'écart, contre la base du mur sud. Brannoc les remarqua avant même de remarquer le capitaine. C'étaient des chiens de marche — gros, gris, avec ce poil dur qu'ont les bêtes qui dorment dehors plusieurs hivers d'affilée. Ils auraient dû se lever à l'entrée d'une troupe étrangère ; tous les chiens de garde se levaient à l'entrée d'une troupe étrangère. Ces quatre-là restèrent couchés et regardèrent sans intérêt apparent. Ils étaient bâtis, alertes, jeunes encore — et pourtant ils étaient ailleurs, comme si ce qu'on attendait d'eux comme chiens leur était devenu étranger. L'un d'eux grattait la terre du museau de manière obsédante, sans relever la tête.
Brannoc regarda les chiens jusqu'à ce qu'on lui aboie son nom.
— Verren ! Halle des hommes, troisième rangée à droite, grabat libre près du mur. Tu fais l'inventaire de ton paquetage, tu reposes tes pieds, et tu attends qu'on te dise quoi faire. C'est trois choses simples, Verren, je compte sur toi pour les ordonner correctement.
C'était le sergent. Brannoc fit le signe d'écoute — paume ouverte, posée sur la poitrine — et fila vers la halle.
La salle basse de Kerehalde sentait la pierre humide, le suif des lampes, la sueur d'hommes qui avaient enlevé leurs bottes mais pas leurs chaussettes, et — assez fort pour couvrir tout cela — le bouillon. Le bouillon de Kerehalde, Brannoc l'apprit dans les heures qui suivirent, n'était pas un bouillon au sens où on l'entendait en plaine. C'était une bouillie épaisse de seigle gris, de morceaux de mouton fumé qu'on jetait dans l'eau bouillante au matin et qu'on cuisait jusqu'au repas, de racines coupées sans soin, et d'une feuille amère qu'on cultivait dans la cour intérieure parce qu'aucun homme n'avait envie d'aller la cueillir au-delà du mur. Cela s'appelait le thalgar, et cela tenait au ventre douze heures de garde — c'était la seule chose qu'on lui demandait.
Brannoc mangea le sien à la troisième table, entre Tev qui mangeait vite et Aldrec qui mangeait sans regarder son écuelle. Personne ne parlait beaucoup. Il y avait des hommes du fort à toutes les tables et ils avaient compris d'instinct qu'on n'expliquait rien à des nouveaux le soir même de leur arrivée ; ils mangeaient leur thalgar et ils attendaient que le sergent dise ce qu'il avait à dire. Ce dernier était à la table du fond, debout encore, à parler avec un homme que Brannoc identifia au galon de manche comme l'officier d'ici — pas le capitaine, qu'on n'avait pas vu, mais le lieutenant. La conversation était brève comme la plupart des conversations ici.
Quand Veich se retourna et vint vers les tables, le bruit baissa sans qu'il l'eût demandé.
Sa voix n'était pas de celles qui emplissent une salle. Elle avait quelque chose de bas, un peu rauque, comme s'il avait passé trente ans à parler dans le vent et à économiser ce qu'il lui restait de souffle. Il s'arrêta entre les tables, les mains derrière le dos, et regarda les hommes de la colonne un par un. Brannoc soutint son regard quand vint son tour, parce qu'on lui avait dit que Veich notait ceux qui baissaient les yeux et ceux qui les soutenaient, et qu'aucune des deux notes n'était bonne mais que la première était pire.
— Demain matin, on part en patrouille. Six hommes avec moi, retour avant le coucher du soleil. Verren, Korm, Sorne, Daerwin, Brann le jeune, Olfen. Mangez bien, dormez bien. J'ai besoin de soldats demain, pas de fantômes.
Personne ne demanda où on allait. Brannoc avala sa cuillerée. Il avait compris qu'on n'allait pas à Vellier. On n'allait plus à Vellier. Les Trakhals avaient détruit le village quelques semaines plus tôt et il n'y restait plus rien à sauver.
Le sergent se tourna pour repartir, puis s'arrêta, comme s'il venait de se souvenir de quelque chose.
— Et Verren. La prochaine fois qu'un chien attire ton attention plus que ton officier, je veux que ce soit parce que le chien est en train de te mordre.
Brannoc baissa la tête, mais Veich s'était déjà éloigné.
À la table d'à côté, un homme du fort — barbe rousse, balafre fraîche au-dessus de l'oreille — émit un rire bref et rocailleux. Personne ne lui demanda de recommencer. Brannoc lui en sut pourtant gré. Il en sut également gré au sergent. Une remontrance publique avait au moins le mérite d'être claire. Les silences des vétérans, eux, étaient souvent plus difficiles à interpréter.
Plus tard, quand le thalgar fut vidé et que les lampes commencèrent à fumer noir parce qu'on avait coupé la mèche, un homme se mit à chanter au bout de la salle. Une voix grave, lente, à laquelle deux autres s'ajoutèrent au deuxième vers — pas en chœur articulé, plutôt en accompagnement, comme on suit une cadence connue.
Ni dieu ni roi ne dort ici,
ni femme douce ni feu garni.
Mais la pierre tient, et nous aussi,
et c'est assez pour cette nuit.
Cela revint, encore et encore, et à un moment Brannoc s'aperçut qu'il chantonnait avec eux sans avoir décidé de le faire. Il s'arrêta net, gêné. Tev, à côté, ne s'arrêta pas et le regarda en biais en continuant, et c'était sa manière à lui de dire : c'est ce qu'on fait, ici, c'est tout.
Brannoc tira la deuxième garde de la nuit, sur le chemin de ronde sud, et c'est là que le sergent Veich vint vers lui.
Il faisait nuit pleine maintenant, et le ciel s'était dégagé en hauteur sans se dégager en bas ; les étoiles brillaient dur dans une bande étroite au-dessus de la crête, et tout le reste, vers la plaine, était noyé dans une couche basse de brume sèche. Le fort flottait sur ce lit blanc. Brannoc, qui n'avait jamais vu de brume sèche, mit un certain temps à s'apercevoir que ce qu'il prenait pour une eau pâle était de l'air.
Veich monta les marches de la courtine sans bruit, ce qui était une prouesse dans des bottes de cuir cloutées, et s'arrêta à côté de lui sans rien dire pendant un long moment. Brannoc avait appris à ne pas combler les silences que les vétérans laissaient ouverts. Les silences étaient parfois des questions.
— Tu as vu les chiens dans la cour ?
— Oui, sergent.
— Il n'y a rien qui t'as surpris ?
Brannoc choisit ses mots. Il choisit longtemps.
— Ils n'ont pas aboyé ni même levé la tête, dit-il. Pour une troupe inconnue qui rentre.
Veich hocha la tête, une fois.
— Combien as-tu compté de chiens ?
— Quatre.
— Il y en avait douze, il y a trois ans. Six l'an dernier. Quatre cet été. À l'automne, on n'en aura plus que deux. À l'hiver, probablement zéro.
Brannoc ne dit rien. Il avait compris qu'on lui parlait d'une chose qu'il fallait écouter en entier avant de répondre.
Veich respira longuement, comme un homme qui pèse le poids de ce qu'il va dire.
— Ils ne tombent pas malades. Ils ne meurent pas. Ils s'en vont. Et avant de s'en aller, ils cessent d'obéir soudainement. Au début c'était à un endroit précis, à six cents pas du mur ouest, dans la combe basse. Les chiens ne dépassaient plus une certaine ligne. Tu les sifflais, ils ne revenaient pas. Et si tu les y portais, ils repartaient en courant et en glapissant. Maintenant la ligne s'est rapprochée, elle est à trois cents pas. Et ce ne sont pas que les chiens. Les chevaux ne veulent pas franchir cette ligne, les corbeaux la contournent. Une nuit l'an dernier, on a vu un troupeau de chevreuils traverser le bas de la pente à toute allure en plein jour, comme on ne voit jamais les chevreuils, et ils contournaient une zone précise. Une zone qu'on ne voit pas. Tu comprends ce que je te dis ?
Brannoc comprit. Il comprit sans avoir le vocabulaire pour le ranger quelque part. Il pensa à sa grand-mère, qui avait dit, quand il avait sept ans et qu'un puits du village s'était mis d'un coup à donner une eau âcre, que certaines choses dans la terre semblaient s'être brisées. Il avait oublié cette phrase pendant douze ans. Elle lui revint sur le chemin de ronde.
— Le capitaine, dit-il après un moment, il sait ?
Veich eut une expression que Brannoc n'arriva pas à lire dans la pénombre.
— Le capitaine est un bon officier. Il fait ce qu'on attend de lui et on ne lui demande pas de croire ce qui n'est pas dans les manuels. Il y a des choses dont on ne peut pas parler à tout le monde. J'ai essayé, il a tout balayé d'un revers de la main. Pour lui ce sont des animaux qui agissent comme des animaux. Il n'agira pas tant que nous ne mourrons pas à notre tour.
Brannoc fit un mouvement de tête et serra le pommeau de son glaive sans s'en apercevoir. Le sergent redescendit l'échelle peu après et laissa le soldat seul sur le chemin de ronde.
À l'aube, il rentra dans la halle, posa son arme contre le grabat, s'assit, retira ses bottes, et resta un long moment ainsi, les pieds dans le froid de la pierre, à regarder les autres dormir. Tev marmonnait dans son sommeil. Aldrec dormait sans bruit
Au-dehors, on entendait la garnison se réveiller. Dans deux heures, peut-être, ils partiraient en patrouille — six hommes vers la combe et le ruisseau qui effrayaient les chiens. Brannoc savait à présent ce qu'il allait y chercher, et il savait que le sergent ne le lui avait pas dit explicitement parce que c'était une chose qu'on ne disait pas explicitement. Il s'allongea et ferma les yeux. Le chant montait dans sa tête sans qu'il l'eût appelé : Mais la pierre tient, et nous aussi, et c'est assez pour cette nuit.
Tenir oui mais contre quoi exactement ?
L'aube fut le moment le plus difficile de la journée, comme toujours pour les patrouilles qui partaient avant la lumière sur la crête : on quittait la halle sans avoir tout à fait rincé le goût pâteux du thalgar de la veille, on lassait ses bottes au seuil dans cette torpeur têtue qui ne se laisse chasser qu'au troisième quart de lieue, et il fallait du temps avant que le pas trouve sa cadence et que la fatigue cesse de peser. Brannoc s'était levé sans avoir vraiment dormi, ce qui dans sa courte expérience de soldat ne faisait pas une grande différence avec les nuits où il avait dormi. Il s'était présenté à la cour basse à l'heure prévue, le sac sanglé, l'outre pleine, l'esprit encore traînant sur la courtine de la nuit.
Le sergent Veich attendait au seuil de la poterne, déjà chargé, déjà calme, et il jaugea ses six hommes sans rien dire pendant le temps qu'il leur fallut pour s'aligner — un regard méthodique qui inspectait d'abord l'équipement. Le caractère d'un homme comptait peu si sa gourde fuyait ou si sa lame manquait à son fourreau. Daerwin, le quatrième dans la rangée, était un vétéran sec et long que Brannoc n'avait pas remarqué la veille au repas, un soldat à la nuque burinée et au regard posé qui se tenait dans son uniforme avec aisance ; à côté de lui, Brann le jeune ne tenait pas du tout dans le sien, à dix-sept ans peut-être, dévoré d'attention nerveuse, les mains qui ne savaient pas où se mettre et qui essayaient toutes les positions tour à tour ; Olfen fermait la marche, un grand homme à la barbe noire taillée court et aux épaules d'arrière-pays, de ceux qui parlent une fois par jour si on insiste et qui ne demandent jamais qu'on leur explique deux fois. Tev et Aldrec encadraient Brannoc au milieu. Veich passa devant eux sans un mot, fit un signe au poste, et les barres s'écartèrent.
La descente vers la combe se fit en silence par le sentier sud-ouest, celui qui contournait l'éperon par le bas et qui filait ensuite à travers le pâturage vers le hameau de Korthel, à peu près une lieue et demie plus loin. Le matin n'avait pas tout à fait pris ; les pierres étaient encore froides sous les semelles ; un vent ténu courait au ras des herbes basses sans porter d'odeur. Aucun oiseau ne chantait dans cette partie de la pente. Brannoc le remarqua comme on remarque une pierre déplacée sur un chemin familier : sans savoir immédiatement pourquoi cela compte.
La première bête morte qu'ils trouvèrent se trouvait à un quart de lieue du fort, à dix pas du sentier, dans l'herbe rase d'un repli où autrefois passait un ruisselet. Une chèvre — une jeune, du troupeau de Korthel à en juger par la marque d'oreille — couchée sur le flanc, les pattes raides mais pas crispées, les yeux ouverts, intacts. Aucune plaie. Aucune trace de prédation. Pas plus de traces de sang. La bête semblait s'être posée pour dormir et n'avoir jamais relevé la tête. Brann le jeune s'arrêta net en l'apercevant, et Daerwin lui posa la main sur l'épaule sans rien dire pour le faire avancer.
Ils en virent une deuxième dans la combe basse, puis trois ensemble au passage d'un éboulis, puis une vieille brebis seule contre un tronc tombé. Aucune ne portait de plaie. Aucune ne montrait les signes qu'on connaît des bêtes empoisonnées ou des bêtes prises par la maladie : ni écume, ni torsion, ni même cette plénitude inquiétante du ventre qui dit que la carcasse a déjà commencé à fermenter de l'intérieur. Elles étaient tombées et c'était tout. La terre les gardait dans l'état où elles s'étaient couchées, comme si quelque chose dans l'air avait cessé de soutenir ce qui les tenait debout sans qu'elles eussent eu le temps de s'en apercevoir. Veich ralentit à la quatrième, s'accroupit, posa la paume sur le flanc froid mais ne trouva rien de notable. Le sergent se releva sans commentaire et fit signe d'avancer.
— Sergent, finit par dire Tev, à voix basse et sans sa pétulance habituelle. Qu'est-ce qui tue ces bêtes ?
Veich ne se retourna pas pour répondre, et il prit son temps avant de le faire, comme un homme qui pèse plusieurs versions et qui choisit la moins fausse.
— Si je le savais, Korm, j'aurais déjà demandé qu'on m'envoie un mage pour le lui demander à mon tour. En attendant, on les compte et on continue.
Aldrec, à côté de Brannoc, fit un signe très court sur sa poitrine, le signe d'écoute. Brannoc le copia sans s'en rendre compte.
Le hameau de Korthel se présentait à mi-versant, abrité par un repli, six maisonnettes serrées autour d'un puits commun et d'un hangar à fourrage. Sur les six cheminées que comptait le petit hameau, il n'en restait plus qu'une de laquelle s'échappait un mince filet de fumée. Les jardins clos derrière les maisons abandonnées avaient déjà commencé à se laisser reprendre par la friche, les rangs de fèves et de raves disparaissaient sous les chardons piquants qui poussaient ici plus vite qu'ailleurs ; un volet battait quelque part à un rythme irrégulier que rien ne semblait commander. Un chien — un seul — était couché en travers de la place centrale, vivant celui-ci. Il ne se leva pas non plus à l'arrivée de la patrouille et se contenta de tourner la tête pour les regarder venir d'un œil que Brannoc trouva singulièrement vide.
C'est devant la troisième maisonnette à droite, celle dont la fumée montait droit dans l'air immobile, qu'ils trouvèrent la femme qu'ils cherchaient.
Elle se tenait sur le seuil, les bras croisés sur le tablier, et elle les avait vus venir longtemps avant qu'ils l'eussent aperçue, on s'en apercevait à la manière qu'elle avait de ne pas s'étonner ni de bouger. Brannoc lui donna d'abord davantage d'âge qu'elle n'en avait, parce que c'était une de ces femmes que le travail et le vent du nord ramassent avant l'heure ; en y regardant, il révisa et lui en donna peut-être quarante, guère plus. Elle était courte, plus large d'épaules qu'on ne s'y attendait, bâtie comme les femmes des hameaux où la moitié des travaux d'un homme reposent sur les femmes restées. Elle avait des avant-bras épais et des mains carrées qu'on ne voit pas chez les filles de ville. Son visage était large, les pommettes hautes, le teint cuit par un soleil filtré et un vent constant, sillonné aux coins des yeux par ces plis qui ont trop scruté l'horizon contre la lumière. Ce qui frappait d'abord, c'était ses yeux — d'un bleu très clair, presque dilué, qui passaient d'un homme à l'autre sans jugement visible mais avec cette attention exacte qu'on retrouve chez les femmes qui ont passé leur vie à juger l'état d'une bête malade au seul mouvement de ses flancs. Elle avait noué ses cheveux gris-fer dans un foulard brun à motifs usés, et un cordon de cuir lui tenait au cou un petit anneau de métal sombre qu'elle ne touchait pas mais qu'elle ne quittait jamais.
— Sergent Veich, dit-elle pour le saluer, sans inflexion particulière.
— Ossane.
Il y avait dans la façon dont il avait dit son nom quelque chose que Brannoc n'avait pas entendu chez Veich dans tout le voyage, et qui ressemblait à une marque de respect non démonstrative — la déférence qu'on accorde à une personne qu'on respecte. Le sergent fit deux pas vers le seuil et s'arrêta à distance raisonnable. Il enleva ses gants un par un sans la quitter du regard. Brannoc, qui n'avait jamais vu son sergent enlever ses gants pour parler à un civil, comprit qu'il assistait à quelque chose dont il aurait fallu une autre paire d'yeux que les siens pour mesurer entièrement la nature.
— Il ne reste désormais plus que moi à Korthel, dit la femme avant que Veich eût eu le temps de demander. Les Daevorne sont partis à la Sainte-Vellie chez la sœur de la mère. Les Tarn et les Sorre se sont mis ensemble dans la maison des parents Tarn au Sud. Vrenne le forgeron est mort la semaine passée. Couché un soir, il ne s'est pas levé le lendemain matin. Sans plaie comme les bêtes.
Veich hocha la tête, lentement.
— Et toi, pourquoi es-tu restée ?
— Pour aller où ? Je n'ai pas d'endroit où aller et pas de famille à rejoindre. Alors je reste là et je permets à Korthel d'exister encore. J'imagine que tu veux que je te raconte ce que j'ai vu ?
— J'aimerais bien.
Elle laissa passer quelques secondes puis elle décroisa les bras et fit un geste à peine perceptible de la main, qui invitait sans inviter. Veich ordonna aux hommes de mettre sac à terre dans la cour commune. Brann le jeune obéit le premier, parce qu'il n'avait pas attendu d'autres ordres depuis le matin et qu'il ne savait visiblement pas ce qu'il y avait d'autre à faire que d'obéir vite. Daerwin posa le sien lentement. Olfen ne posa rien ; il resta debout, le sac sur les épaules, son arme à la main, et il regarda dans la direction opposée à la maison — c'était sa manière de monter la garde sans qu'on le lui ai demandé.
Veich s'avança jusqu'au seuil. Ossane s'était reculée d'un demi-pas pour qu'il puisse poser la main sur le linteau s'il le voulait, mais le sergent ne le fit pas — il resta dehors, et c'est dehors, devant le seuil, qu'il l'écouta.
— Ça a commencé au printemps, dit Ossane, et je dis le printemps parce qu'avant cela c'était autre chose et que ce n'est plus la même affaire depuis. Avant, on avait les creux — tu les connais, sergent, tu les as déjà vus toi-même à l'extrêmité de la combe basse —, des endroits qu'on évitait, qu'on apprenait à ses enfants à ne pas traverser, où une bête qui s'égarait ne revenait pas. On avait pris l'habitude de vivre avec au bout d'un moment.
Elle posa la main sur le rebord du seuil de bois, sans regarder, comme on s'appuie à un meuble qu'on connaît si bien qu'on n'a pas besoin de vérifier qu'il est encore là. Brannoc, qui la regardait sans se le permettre tout à fait, eut le sentiment que la pose de cette main avait quelque chose de plus que le simple appui — quelque chose qui ressemblait à une question qu'elle posait au bois et à laquelle elle obtenait une réponse. Il se reprit, gêné, et regarda ailleurs.
— Depuis le printemps, reprit-elle, les creux ne sont plus les mêmes. Ils ne respirent pas comme avant. Je ne peux plus longer la combe basse le matin sans m'asseoir au bout d'une demi-heure. Le bord en bouge. Pas tous les jours, mais il bouge. Et les bêtes tombent maintenant à des endroits où elles ne tombaient pas. Le bord vient à elles, ou bien il y a des bouts du creux qui se détachent et qui se déplacent comme tombent des miettes d'un pain qu'on coupe — je ne sais pas comment le dire mieux, sergent. Je le dis comme je le ressens. Et les hommes commencent à tomber aussi. Pas tous et lentement ; ceux qui restent trop longtemps à proximité, ceux qui dorment à la lisière, ceux qui ont une mauvaise nuit dans une étable construite trop près. Vrenne forgeait dans la grange basse qui touche presque le pré nord. Il avait grossi, il avait perdu le souffle et il toussait la nuit. On a mis ça sur son âge. Mais Vrenne avait quarante-deux ans sergent, ce n'est pas un âge où l'on s'éteint dans son lit en une nuit.
Veich avait croisé les bras et l'écoutait sans intervenir. C'était une attention qui faisait du bien à voir pour Brannoc, parce que ça montrait que ce qu'elle disait avait de la valeur pour son supérieur. Les hommes derrière étaient clairement moins convaincus ; Tev, mains aux hanches, avait haussé un sourcil au mot "creux", et Aldrec, accroupi contre son sac, regardait par terre comme on regarde par terre pour ne pas avoir à juger ce qu'on entend. Olfen, quant à lui, continuait à regarder dans la direction opposée. Daerwin écoutait avec cette gravité de vétéran qu'on donne aux informations qu'on n'a pas demandées et qu'on aimerait ne pas avoir reçues. Seul Brann le jeune était captivé par le récit de la dernière habitante de Korthel.
— A qui en as-tu parlé ? demanda Veich quand elle s'arrêta.
— J'en ai parlé au lieutenant Marvenne et il a noté ça quelque part. J'en ai aussi parlé au capitaine Vrennel en personne il y a deux mois, quand il est passé en tournée. Il m'a écoutée poliment, il a hoché la tête et m'a remercié. Je sais ce que ça vaut, sergent, pas grand-chose.
Veich ne dit rien tout de suite. Le silence d'un homme qui pèse ce qu'il a déjà compris depuis longtemps. Brannoc vit la mâchoire du sergent travailler une fois, contenue, puis revenir à sa place.
— Tu veux bien nous y mener, Ossane ?
Elle le regarda pendant un long moment. Brannoc eut le sentiment qu'elle évaluait moins le sergent que l'ensemble des six hommes qu'elle voyait derrière lui, et où elle comptait peut-être combien en reviendraient vivants.
— Je peux vous y mener, dit-elle. Mais je ne franchirai pas le bord. Quelqu'un doit rester pour raconter ce qui arrive à ceux qui ne reviennent pas.
— Alors montre nous le chemin et on s'occupera du reste.
Elle hocha la tête une fois, rentra dans la maison, en ressortit avec un châle gris jeté sur les épaules et une longue canne de noisetier qu'elle tenait plus par habitude que par besoin, et elle passa devant la patrouille sans attendre qu'on l'invite à passer. Sur le seuil, avant de s'engager dans la rue, elle s'arrêta une fraction de seconde, posa la main à plat sur le montant de bois. La même main, le même appui qu'elle avait pris en parlant à Veich tout à l'heure.
Ils marchèrent vers le nord du hameau, en suivant un sentier de bergers que Brannoc n'aurait pas trouvé seul. Ossane marchait en avant de la colonne, d'un pas que sa stature ne laissait pas deviner — un pas long, régulier, qui ne se pressait pas mais qui n'attendait personne. Veich la suivait à deux longueurs, les hommes derrière en file. Le terrain montait par paliers herbeux, puis se durcissait en devenant pierreux. Les arbres se faisaient plus rares et le vent diminuait en intensité. Brannoc remarqua, en levant les yeux, qu'il n'y avait plus un seul oiseau dans le ciel — pas un, à perte de vue. Le ciel était complètement vide.
Ossane s'arrêta sur un replat où trois pierres dressées affleuraient — d'anciennes bornes peut-être, ou bien quelque chose de plus vieux que ce dont les bergers se souvenaient. Elle leva sa canne et désigna, à une cinquantaine de pas devant eux, une zone qui ne se distinguait pas en apparence du reste du paysage — la même herbe rase, les mêmes pierres dispersées, le même sol roussi par l'été. Et pourtant, Brannoc ressentit une étrange sensation : une absence. Le silence-qui-n'est-pas-un-silence. Le rien qui occupait l'espace là où aurait dû courir, normalement, le murmure ordinaire d'un versant en plein matin.
— Voilà le bord, dit Ossane sans hausser la voix. Il était trente pas plus loin il y a deux semaines.
Veich s'avança seul jusqu'à mi-distance et s'arrêta là, juste avant le seuil qu'elle avait montré. Il ne demanda pas aux hommes de venir ; il leur fit signe de rester là où ils se trouvaient. Brannoc resta donc aux côtés d'Ossane, qui s'était appuyée à l'une des trois pierres dressées.
— C'est étrange, dit-elle finalement. Les gens arrivent ici et cherchent ce qui ne va pas. Quelque chose qui leur permettrait de dire : voilà le problème.
Son regard resta fixé sur la combe.
— Mais il n'y a rien. Les gens disent que cet endroit fait peur. Ils se trompent. La peur, on la reconnaît, on sait d'où elle vient. Ici, ce n'est pas de la peur. C'est la sensation qu'il manque quelque chose. Quelque chose qui devrait être là et qui ne l'est plus. Ceux qui franchissent la limite et qui en reviennent vivants ne sont plus tout à fait les mêmes.
— C'est à dire ?
— Comme s'ils avaient laissé une part d'eux-mêmes derrière eux sans s'en apercevoir.
La réponse le fit froncer les sourcils.
— Et vous croyez vraiment ça ?
— Je ne crois rien. J'y suis allé à plusieurs reprises et j'ai décidé de ne plus jamais y retourner. Et vous n'êtes pas les premiers que je vois franchir le bord.
Cette fois, Brannoc sentit clairement ses doigts se resserrer sur le pommeau de son arme.
— Toi aussi, jeune, tu le sens. Je le vois à ta main.
Brannoc baissa les yeux. Ses jointures blanchissaient autour de la garde. Il desserra lentement les doigts. Il ne s'était même pas aperçu qu'il l'avait serrée.
Devant eux, Veich fit un pas de plus.
Veich avança seul devant les trois pierres dressées, posa la botte sur ce qui n'avait d'apparence qu'un sol comme un autre, et l'on vit aussitôt à sa nuque et à ses épaules que quelque chose avait changé en lui — une réorganisation très fine de sa posture, comme un homme qui aurait pénétré dans une eau d'une température qu'il avait crue plus tempérée. Il fit deux autres pas et se retourna vers les hommes. Brannoc comprit qu'il fallait y aller.
Il y alla.
Le bord — le franchissement du bord — n'était pas ce qu'on pouvait imaginer après ce qu'Ossane en avait dit. Brannoc avait attendu une rupture. Il n'y eut rien de tel. Le sol resta le même, les pierres restèrent les mêmes, la lumière du matin resta la même. Mais l'air, lui, fit cette chose étrange dont il ne sut pas tout de suite nommer la nature : il cessa d'avoir un goût. L'air des marches du nord avait un goût, comme tout air a un goût — un fond de pierre froide, une note d'herbe sèche, un soupçon de fumée lointaine quand le vent venait du fort. Trois pas après les pierres dressées, ce goût avait disparu sans aucune transition. L'air qu'il respirait n'avait plus rien à apporter à sa bouche, et c'était de cela, plus encore que du silence, que naissait l'inquiétude.
Il avança derrière le sergent. Tev à sa droite, Aldrec à sa gauche, les autres derrière. Olfen, qui fermait toujours la marche, regardait derrière, à intervalle plus rapproché qu'à l'habitude.
La brume sèche commençait à mi-cuisse une trentaine de pas après les pierres. Elle ne s'épaississait pas en montant comme une brume aurait dû le faire ; elle gardait sa nappe à hauteur fixe et fluctuait par lentes ondulations, et c'était cela aussi qu'on remarquait quand on cessait de la regarder distraitement — qu'elle bougeait selon des règles qui n'étaient pas celles d'une brume. Brannoc se contraignit à regarder ailleurs.
Les bêtes mortes se faisaient plus nombreuses passé les pierres. Là où, sur la pente, on en avait vu une ici, trois là, dans le bord on en voyait par dizaines — quelques moutons, des chèvres, des bêtes de plus petit gabarit que Brannoc ne reconnut pas, et plus loin une carcasse plus longue qu'il prit d'abord pour un cheval, peut-être un poulain, abandonnée depuis assez longtemps pour que la peau eût durci sur les côtes sans avoir pourri comme aurait pourri tout autre cadavre laissé deux semaines à l'air libre. La désagrégation, comme l'air, semblait suspendue.
— Halte, dit Veich.
Il l'avait dit à voix très basse, et il avait en même temps levé la main gauche dans le signe valdornais que Brannoc avait appris au camp d'entraînement — pouce replié sur la paume, les autres doigts dressés. Cette double signalisation faisait partie des réflexes de frontière : si le vent emportait les mots ou si le regard manquait le geste, l'autre message avait une chance de passer. Dans le bord, la précaution était fondée.
Brannoc, Aldrec et Tev s'arrêtèrent. Daerwin, qui était derrière, plus expérimenté, s'arrêta avec une fraction de seconde de retard. Il continuait à scruter en avant et il ne quitta pas son regard pour vérifier le geste du sergent — c'était la marque d'un vétéran. Olfen, à l'arrière, se retourna et se mit à l'arrêt.
Brann le jeune réagit une fraction de seconde trop tard. Depuis le hameau, il marchait dans un état d'alerte continu qui avait fini par user son attention autant qu'il l'avait aiguisée. Quand il comprit enfin le signal de Veich, il avait déjà fait un pas de trop. Ce fut précisément ce pas qui lui permit d'apercevoir les silhouettes. Elles émergeaient de la brume sèche, immobiles d'abord, puis soudain impossibles à confondre avec des rochers ou des arbustes.
Cinq, peut-être six, à une vingtaine de pas seulement, qui se déplaçaient lentement de la gauche vers la droite et qui n'avaient pas vu — ou peut-être avaient vu mais n'avaient pas réagi. Elles étaient grandes. Elles portaient quelque chose entre elles. Leur démarche, dans la brume, avait cette lenteur qu'ont les gens qui transportent un poids précieux.
Brann le jeune sentit la peur le traverser avant même d'avoir identifié ce qu'il regardait. Quelque chose, dans ces silhouettes, dans leur taille, dans leur manière d'avancer à travers la brume sans paraître pressées, avait trouvé en lui un endroit plus rapide que la réflexion. Sa main alla chercher le javelot presque d'elle-même. Veich le vit au même instant. Le sergent comprit immédiatement ce qui allait suivre. Il vit la main quitter la hampe du sac. Il vit les épaules se tendre. Il vit cette fraction de seconde où un homme cesse d'obéir à ce qu'il sait pour obéir à ce qu'il craint.
— Non ! s'écria-t-il alors qu'il était déjà trop tard.
Le javelot quitta la main de Brann. Le lancer était parfait et atteignit la silhouette la plus proche au-dessus du flanc qui s'effondra aussitôt. Pendant une fraction de seconde, le monde resta immobile. Puis tout bascula.
Les silhouettes restantes furent sur eux en trois bonds. Brannoc n'eut le temps de voir clairement qu'une seule : celle qui choisit Brann le jeune comme cible immédiate. Une silhouette plus grande qu'aucun des hommes de la patrouille, portant une longue lame dont l'éclat noir semblait absorber la lumière plutôt que la réfléchir. Lorsqu'elle se mit en mouvement, Brannoc comprit aussitôt qu'il regardait quelque chose d'étranger à tout ce qu'on lui avait enseigné. Il n'y avait dans cette progression ni hésitation ni correction. Chaque geste paraissait avoir été débarrassé de tout ce qui n'était pas indispensable. La lame noire accompagnait chacun de ses pas avec une précision troublante, comme si l'arme et le corps obéissaient à une même intention.
Brann ne hurla pas. Il n'eut pas le temps. La lame d'obsidienne le prit en plein flanc, et Brannoc, qui se trouvait à deux pas, le vit s'affaisser comme un sac que l'on dépose. La silhouette n'attendit pas pour vérifier — elle pivotait déjà, sa lame remontant, et c'est ainsi que Brannoc reçut son premier coup du combat. Il leva le bouclier par réflexe ; le choc le déséquilibra ; il bascula en arrière sur les talons et sentit la pression de l'obsidienne s'écraser sur le métal du bouclier avec un son sec, différent de celui qu'il connaissait.
Autour de lui, le combat s'était installé en un battement. Daerwin engageait à sa droite, le glaive levé, et croisait le fer (qui n'était pas du fer) avec un autre des Asherath. Tev, à gauche, avait reculé et tenait son bouclier dressé contre quelque chose que Brannoc ne vit pas. Olfen — Brannoc l'apprendrait après, parce qu'il ne le vit pas non plus pendant — avait reçu son coup à ce moment-là, dans la cuisse, par la quatrième silhouette qui avait contourné le groupe pour le prendre par-derrière. Le grand silencieux s'était écroulé en avant sans cri, comme il faisait toutes choses, mais il avait gardé son arme et il avait, en tombant, fait basculer l'Asherath en avant avec lui.
La silhouette qui pressait Brannoc lui asséna un second coup. Il le prit haut sur le bouclier et le bras répondit mal ; la secousse remonta jusqu'à l'épaule et y laissa cette faiblesse qu'il n'avait connue jusque-là qu'au bout des longues marches, quand la bandoulière du sac finit par endormir le bras. Il chercha son souffle et ne trouva rien qui le nourrisse — l'air du bord n'avait pas plus à donner à ses poumons qu'il n'en avait eu à donner à sa bouche. Et le combat ne faisait presque aucun bruit, conséquence directe de cette zone qui ne répondait plus à rien. À six pas de lui, Daerwin frappait de toutes ses forces sur une garde qui tenait, et les chocs arrivaient sans écho, plus petits que ce que les mêmes armes auraient fait de l'autre côté des pierres dressées. Brannoc chercha Veich du regard mais ne le trouva pas.
Il fit ce qu'on lui avait appris au camp, dans l'ordre exact où on le lui avait appris : bouclier haut, pas court sur la droite, la pointe qui sort sous la bordure et cherche le ventre. La pointe ne trouva rien. L'homme n'était plus là où il aurait dû se trouver, et Brannoc comprit avec un temps de retard que l'autre s'était déplacé avant lui, sur un mouvement qu'il n'avait pas encore fini de faire. La lame noire revint par-dessus, prit le bord du bouclier et le fit tourner d'un quart de tour ; le coup suivant entra dans l'ouverture que ce quart de tour venait de créer et lui frappa le haut de la cuisse du plat, assez fort pour que la jambe cède sans qu'il ait décidé de fléchir. Il comptait les coups. Il s'en aperçut au quatrième, et il ne sut pas depuis quand il avait commencé ; c'était la même part de lui qui avait compté les pas jusqu'au seuil de la poterne, la veille.
Il frappa deux fois et ne toucha que l'air. Pendant tout ce temps, l'homme ne céda pas un pas. Il tournait, il faisait tourner Brannoc autour de lui par corrections minuscules, et ses pieds ne dépassèrent jamais une certaine ligne du sol. Brannoc crut à du mépris. Il n'eut jamais rien d'autre à mettre à la place.
Il ne compta pas le suivant. Celui-là arriva par en dessous, prit le bouclier au ras du sol et le lui souleva jusqu'au visage ; la lanière tint, et ce fut le pire, parce que le bois lui revint sur la bouche et qu'il partit en arrière avec lui. Il se retrouva sur un genou, le bras gauche pris dans son propre bouclier retourné, le glaive encore dans la main droite parce qu'il ne lui était pas venu à l'esprit de le lâcher. Au-dessus de lui, la longue lame d'obsidienne monta et s'immobilisa au haut de sa course, le temps que l'homme choisisse l'endroit où frapper. Il sut qu'il allait mourir si quelque chose, dans la seconde qui venait, ne changeait pas.
Derrière le guerrier, la forme que les Asheraths portaient et qu'ils avaient déposée dans la brume au premier choc se souleva d'un coup. Un spasme, un talon qui racla la pierre, un bruit de gorge que Brannoc n'entendit pas et que l'autre entendit. Le guerrier tourna la tête. Cela ne dura pas le temps d'un souffle, et le bras de Brannoc partit avant lui : du bas vers le haut, sans viser, de la façon qu'on lui avait enseignée à ne jamais employer parce qu'elle découvre celui qui la porte. Et le tranchant rencontra quelque chose. Il le sentit dans le poignet avant de le comprendre : cette résistance courte et molle qui n'est celle d'aucun bois ni d'aucun métal. La lame ouvrit le flanc de l'Asherath sous les côtes, à gauche, sur la longueur d'une main.
L'homme chancela. Cela ne ressembla à rien de ce que Brannoc avait vu chez les hommes qu'on touche : pas un cri, pas un mouvement de la main vers la plaie, à peine un regard. Son genou gauche plia d'un doigt sans qu'il l'ait permis, son poids partit sur le côté, et la longue lame descendit de trois pouces avant qu'il la rattrape. Le sang commença à passer sous la tunique de fibre et à couler le long de sa cuisse, en une bande large que la brume avalait à mesure. Il remit son poids où il fallait. Il revint par le côté gauche, celui qu'il venait de perdre, sans consentir à le protéger, et plus lentement qu'avant — d'une lenteur que Brannoc ne sut pas lire.
C'est dans cette seconde-là qu'il vit Kreth, pour la première fois clairement.
Elle se tenait à trois pas devant ce qu'il prit ensuite pour l'ancien, dans une posture qu'aucun combattant valdornais ne lui avait apprise — les pieds très écartés, le poids bas, une lame longue d'obsidienne dans la main droite et une lame plus courte dans la gauche, le coude gauche replié contre les côtes comme une protection. Elle était immense. Brannoc, qui ne lui avait jamais donné une pensée jusque-là, sentit dans le creux de l'estomac cette chose qu'on sent quand on prend la mesure exacte d'un adversaire : elle dépassait Olfen en hauteur, et Olfen était parmi les plus grands hommes de la patrouille. Sa peau, là où le manteau de cuir et la tunique de fibre tissée la laissaient voir aux poignets et au cou, avait cette pâleur grisée qu'aucune femme du nord ne portait — comme si la cendre s'était incrustée si profondément dans le grain qu'elle en faisait partie. Son visage était strié de marques noires partant des pommettes en éventail vers les tempes et continuant sous l'oreille ; d'autres marques, plus larges, lui couraient du front à la racine des cheveux, et le motif n'était pas celui des autres guerriers — c'était autre chose, plus dense, plus organisé, dont Brannoc n'eut pas le temps de chercher à comprendre la signification. Ses cheveux noirs gris-fer étaient pris tout entiers dans des tresses : une multitude de petites, serrées contre le crâne, courtes, inégales, dont certaines paraissaient très anciennes et d'autres faites de la semaine ; et une seule épaisse, partant de l'arrière de la tête, qui descendait sur le dos plus bas que les autres et se distinguait d'elles autant qu'une poutre se distingue d'un lattis. Celle-là était attachée à mi-longueur par un cordon de cuir noué de trois tours. Ses yeux, dans la brume sèche, paraissaient gris-vert très clairs, presque transparents — il les vit à l'instant exact où elle se tourna vers Daerwin, qui pressait à présent l'un de ses guerriers, et où elle entreprit de fermer la distance pour aider.
Daerwin n'aurait pas survécu si l'ancien n'avait pas crié. En fait, probablement aucun des hommes de Veich.
Le cri n'était pas un cri de combat. C'était un mot — un seul, long, étiré, qui n'appartenait à aucune langue que Brannoc connût et qui n'avait pas la forme d'un ordre comme on en donne sur un champ de bataille. Sa résonance fit quelque chose à l'air du bord que rien jusque-là n'avait fait : pour la première fois depuis qu'il avait franchi les pierres dressées, Brannoc entendit un son porter normalement. Le mot traversa l'espace sans être absorbé par l'absence ambiante ; il arriva à toutes les oreilles avec son timbre entier ; et chaque Asherath, sans exception, s'arrêta dans le mouvement où il était.
Kreth la première. Elle figea le pas qu'elle s'apprêtait à porter en direction de Daerwin, et la lame longue d'obsidienne resta à mi-hauteur, suspendue dans l'air comme tenue par un fil. Son visage tourné vers l'ancien n'exprimait rien que Brannoc pût lire ; il y avait là une compréhension qui ne passait pas par le visage mais par le corps entier, par la lente détente des doigts sur la garde, par la manière dont la lame courte cessa peu à peu d'être une menace.
Le guerrier qui menaçait Brannoc, lui aussi, s'était arrêté. Il avait dans le regard une chose que Brannoc, qui s'attendait à voir le triomphe d'un homme qui allait achever un autre, ne sut pas reconnaître au premier instant. C'était de la patience. Le guerrier baissa la lame, fit deux pas en arrière, se tourna vers l'ancien. Daerwin, libéré, recula à son tour en gardant son glaive en garde basse, le bras qui saignait d'une entaille au coude.
L'ancien s'avança au milieu du combat suspendu.
Il était plus petit que Kreth, plus tassé, l'âge lui avait courbé les épaules d'un demi-pouce à peine mais c'était assez pour qu'on voit la différence avec ce qu'il avait dû être ; il marchait néanmoins sans hésitation. Sa peau, visible sous les rides et les marques du temps, était plus grisée encore que celle de Kreth, comme un parchemin qu'on aurait passé au charbon. Son visage portait des marques d'une densité qui faisait l'effet d'une écriture : front entièrement couvert d'un motif complexe qui rappelait des cercles imbriqués et qu'on ne pouvait suivre des yeux sans s'y perdre, pommettes cerclées d'anneaux concentriques d'un noir profond que l'âge avait fait bleuir, mâchoire striée jusque sous le col. Ses cheveux blancs étaient courts, taillés au couteau, irréguliers. Il portait un manteau plus lourd que celui des guerriers, en peau d'une bête que Brannoc n'avait jamais vue — un pelage long, gris, dru, à reflets de cendre — et autour du cou, à un cordon de cuir, un anneau de pierre noire qui pouvait être de l'obsidienne polie ou autre chose encore. Il n'avait pas d'arme. Il n'en avait visiblement pas eu pendant tout le temps qu'avait duré le combat, et c'était pour cela qu'aucun des Valdorniens ne l'avait remarqué jusque-là.
Il passa entre Kreth et le guerrier sans se presser. Brannoc devait refaire cette scène dans sa tête bien des fois par la suite, et il ne parvint jamais à décider si le vieux avait regardé quelqu'un en chemin ; il lui restait l'impression d'un coup d'œil très bref, jeté d'un côté plutôt que de l'autre, et il n'en aurait rien tiré même s'il en avait été certain. Le vieux alla droit vers le corps de l'Asherath que le javelot de Brann avait fait tomber. Il s'agenouilla, lentement, mit ses larges mains sur la tête du mort, ferma les yeux, et il commença à chanter.
La psalmodie monta sans hâte. Une voix grave qui partait du diaphragme et qui modulait par paliers très lents, sur une mélodie dont Brannoc n'aurait pu, si on lui avait demandé, restituer une seule mesure. Il comprit rapidement qu'elle n'était pas pour eux — c'était un chant adressé aux morts. Khar-en-thal, ash veroth, thalor-en-vaur, des mots qu'on entendait sans les comprendre et qu'on n'aurait pu reproduire. Des mots qui se déposaient dans la brume sèche sans s'y dissoudre comme rien ne se dissolvait dans le bord. La voix de l'ancien portait là où aucune autre n'avait porté. C'était l'effet le plus saisissant de toute la scène.
Veich, à dix pas de Brannoc, baissa lentement son glaive jusqu'à le tenir pointe vers le bas, et la main qui ne portait pas le glaive — celle qui était libre — la porta à la pommette gauche, poing fermé. Brannoc, qui se rappelait le geste de la courtine, comprit. Le sergent saluait.
Tev avait gardé son arme en garde haute. Il regardait la jeune asherath devant lui, Kreth, qui n'avait pas bougé d'une ligne depuis que le mot de l'ancien l'avait arrêtée. La rage qui déformait les traits de Tev n'avait rien effacé de la peur. Les deux coexistaient, brutales, se disputant son visage sans parvenir à s'y départager. Il leva le glaive d'un pouce. Kreth ne broncha pas. Elle attendait, peut-être, qu'il porte son coup.
— Korm, dit Veich.
Tev ne baissa pas tout de suite.
— Korm. À terre la lame. Le combat est terminé, ils seront nos prisonniers.
Ces mots lui firent l'effet d'une gifle. Tev tourna vers le sergent un regard noir. Il n'avait pas encore quitté le champ de bataille. Une part de lui restait convaincue que le premier homme à relâcher sa garde serait aussi le premier à mourir. Veich répéta, plus bas, plus net.
— Ramener des Trakhals vivants à Kerehalde, c'est ce que demande le capitaine depuis qu'il dirige le fort. Tu lâches la lame, Korm, tout de suite.
Tev abaissa son glaive d'un pouce, puis de deux, puis lentement le porta en garde basse. Son regard restait sur Kreth.
— On retourne au fort, dit le sergent. Olfen et Brann sont à terre. On les prend tous les deux et on emmène les prisonniers avec nous. Et on quitte ce foutu bord.
Daerwin, le bras saignant, baissa le glaive et alla relever Olfen. Ce dernier était mal en point mais il vivait. Sa cuisse était ouverte mais l'os n'avait pas été touché. Aldrec ramassa Brann qui n'avait pas eu cette chance.
Kreth laissa Tev s'avancer jusqu'à elle. Elle posa les deux lames d'obsidienne sur le sol, l'une après l'autre, avec un soin qui n'était pas de la lenteur tactique mais autre chose — un soin qu'on accorde à des choses précieuses que l'on dépose. Elle tendit les poignets. Tev passa une corde de chanvre et serra. Plus serré, peut-être, qu'il n'aurait fallu. Kreth ne le regarda pas, depuis la fin du combat elle n'avait cessé de porter son regard sur l'ancien.
Le guerrier restant se laissa désarmer pareillement, par Daerwin une fois Olfen redressé. Il tenait son flanc gauche de la main ouverte et le sang lui passait entre les doigts sans qu'il paru s'en préoccuper ; quand Daerwin lui prit sa lame, il ne le regarda pas. Il regardait Brannoc. Il le regarda tout le temps qu'il fallut pour lui lier les poignets, sans rien n’y mettre que Brannoc aurait pu nommer. Le jeune soldat, qui ne savait pas encore qu'il venait de gagner quelque chose, détourna les yeux le premier. Les armes asherath furent rassemblées en tas. Le mort, le javelot de Brann encore dans le flanc, fut laissé là où l'ancien continuait à chanter sur lui ; le blessé que les Asheraths portaient avant le combat — un homme jeune, le visage tourné vers le ciel, qui respirait avec un sifflement long entre les côtes — fut soulevé par Daerwin et par le guerrier asherath qui venait d'être désarmé. Personne n'objecta. Personne ne savait comment objecter à cela.
L'ancien continua à chanter pendant qu'on l'aidait à se relever et qu'on lui passa une corde au poignet — sans serrer. Il ne quitta pas le rite. Il chantait en marchant, plus lentement que ne marchait la patrouille, ce qui obligea tout le monde à régler le pas sur le sien. Aucun homme du fort ne demanda qu'il accélère.
Ils sortirent du bord trois quarts de lieue plus loin, en sens inverse de leur entrée. Personne n'eut besoin de le signaler. On le sut à l'air qui sembla soudain retrouver sa place dans les poumons. À un chant d'oiseau qui descendit des hauteurs sans prévenir. À la lumière elle-même, qui redevint simplement de la lumière. Et au rite de l'ancien qui, sans s'interrompre, perdit cette résonance étrange qu'il avait portée dans la brume sèche pour redevenir ce qu'il avait toujours été : la voix d'un vieil homme portée par le vent.
Ossane les attendait là où ils l'avaient laissée, contre les pierres dressées. Son regard passa d'un homme à l'autre jusqu'à Kreth. Là, il s'immobilisa une fraction de seconde. Brannoc vit ses traits se modifier à peine, comme lorsqu'une pièce manquante trouve soudain sa place dans un ensemble plus vaste. Puis l'instant passa. Lorsqu'elle releva les yeux, son visage avait retrouvé la neutralité tranquille qu'il lui connaissait.
— Que s'est-il passé ?
— On est tombé sur ce groupe de Trakhals et un combat a éclaté. On a perdu un homme, Brann le plus jeune.
Elle hocha la tête, lentement.
— Cet homme là, dit-elle en regardant l'ancien sans le montrer du doigt. C'est leur Veillant, c'est quelqu'un de très important pour leur peuple.
Veich la regarda. Il avait déjà entendu le mot mais ne le connaissait pas. Brannoc non plus. Personne dans la patrouille ne le connaissait. Ossane l'avait dit avec applomb, et personne n'aurait osé lui demander de l'expliquer dans ce moment-là.
— Et la jeune ?
Ossane regarda Kreth, longuement. Elle ne répondit pas tout de suite.
— On en parlera au fort.
Le blessé Asherath rendit son dernier souffle un peu plus loin, sur la pente, sans bruit, le sifflement entre ses côtes s'arrêtant entre deux pas. On le posa contre une pierre. L'ancien voulut chanter pour lui aussi. Veich, qui n'avait pas le temps d'attendre un second rite complet — Olfen perdait du sang, et on avait deux lieues à faire encore —, fit ce que aucune autre patrouille de Kerehalde n'aurait fait : il accorda à l'ancien le temps de quelques mesures, juste assez pour ouvrir le rite, et le pria ensuite, par un signe respectueux, de continuer en marchant. L'ancien accepta et chanta en marchant.
Brannoc vit Kreth jeter un dernier regard vers celui qu'ils avaient laissé derrière eux. Il ne savait pas quel lien les unissait. Il ne sut jamais non plus ce qu'il avait réellement lu sur son visage. Du chagrin, certainement. Mais aussi quelque chose de plus difficile à nommer. Une lucidité implacable. L'expression de quelqu'un qui accordait à ses morts le respect qui leur était dû, sans oublier ceux qui continuaient de marcher.
La patrouille redescendit vers Kerehalde en silence, hormis la voix de l'ancien qui ne cessa pas de chanter.
Olfen ne mourut pas sur le chemin. Aucun des hommes ne l'aurait admis à voix haute, mais tous s'y étaient préparés dès qu'ils avaient quitté le bord. La blessure à la cuisse saignait toujours, mais lentement. Daerwin avait serré les lanières au-dessus de la plaie avec le calme méthodique d'un homme qui avait déjà vu ce genre de blessure et savait lesquelles méritaient encore qu'on se batte pour elles. Lorsqu'ils atteignirent enfin Kerehalde, Olfen marchait toujours. Aldrec le soutenait d'un côté, Daerwin de l'autre, et chaque pas lui coûtait visiblement quelque chose. Pourtant il avançait encore. Pour Veich, cela suffisait. Tant qu'un homme marchait, il appartenait encore au monde des vivants.
Brann le jeune, qu'on portait derrière, n'aurait plus besoin qu'on tente quoi que ce soit pour lui.
La poterne s'ouvrit pour les accueillir. Les regards qui les attendaient n'avaient rien de curieux ; ils avaient cette gravité résignée des garnisons frontalières. Les hommes de Kerehalde savaient compter. Ils virent immédiatement qu'il en manquait un. Ils virent aussi qu'il y en avait trois de trop. Et cette seconde observation surprit davantage que la première.
Le capitaine Maor Vrennel sortit du corps de garde à mi-cour.
Brannoc le voyait pour la première fois. Il s'était laissé représenter, dans les heures où il pouvait penser à autre chose qu'à ses pieds, un capitaine de fort selon les images de garnison qu'on lui avait servies à l'enrôlement — un homme de haute taille, balafré, au regard dur. Ce qu'il vit à mi-cour ne correspondait pas. Vrennel était de stature moyenne, plutôt épaissi par les années passées entre une table de rapports et la salle des cartes, le crâne taillé au plus court selon l'usage des officiers de marche, le visage rasé du matin et net de cicatrices, l'uniforme du fort sanglé avec ce soin que mettent les officiers à qui personne n'a jamais reproché un défaut d'apparence. Ses yeux bruns avaient cette attention qui se fait sans chaleur — la même qu'on accorde à un compte de provisions, à un ordre de garde, à une carte de patrouille. Quarante-cinq ans peut-être. Il portait, accrochée à la ceinture, une bourse plate où Brannoc devina les fragments jumeaux que la garnison employait pour ses rapports vers le maréchal Veylan Sorr.
Vrennel compta les hommes revenus. Puis il vit les prisonniers. Son regard revint sur eux une deuxième fois, puis une troisième, comme si son esprit refusait encore de croire ce qu'il avait pourtant sous les yeux. Des Asheraths, vivants et ligotés. Dans l'enceinte de Kerhalde.
— Par la Garde...
Ce furent les premiers mots qui lui vinrent.
— Combien de nos hommes tombés au combat, sergent ?
— Brann le jeune. Olfen a survécu, mais il lui faudra du temps avant de reprendre sa place dans une patrouille.
— Et en face ?
— Deux morts et trois prisonniers.
— Je commande ce fort depuis six ans. Je n'ai jamais vu quelqu'un revenir de là-bas avec des prisonniers.
Vrennel hocha la tête une fois et ce simple mouvement voulait déjà dire beaucoup pour lui. Il fit signe aux gardes du corps de garde de s'occuper des prisonniers — bras liés au-dessus du coude par-derrière, séparation des hommes, salle basse de la halle pour les détenir le temps qu'on s'organise — puis il dit à Veich, sans baisser la voix :
— Tu viens à la salle des cartes dans une demi-heure. Bois quelque chose, reprends ton souffle, puis tu me raconteras tout depuis le début.
Veich fit le signe d'écoute. Vrennel s'arrêta sur le sergent un battement de plus, comme s'il évaluait par habitude la marge entre ce que Veich allait raconter et ce qu'il ne raconterait pas, et il remonta vers la salle des cartes sans regarder une seconde fois les Asheraths.
Ossane était restée en retrait près de la poterne. Lorsque les prisonniers passèrent devant elle pour être conduits vers la halle, elle ne fit pas un geste. Pourtant, son regard ne quitta pas Kreth. Il la suivit tout au long de la traversée de la cour, avec une attention calme qui ne ressemblait ni à de la curiosité ni à de la méfiance. À un moment, Kreth tourna brièvement la tête. Leurs regards se croisèrent. Cela ne dura guère plus d'un pas. Puis chacune poursuivit son chemin comme si rien ne s'était produit. Brannoc le vit. Aucun autre homme ne sembla y prêter attention.
La première tentative d'interrogatoire eut lieu une heure après le repas, dans la salle basse. Le capitaine était là. Veich aussi. Brannoc y fut convoqué sans explication, par un message aussi bref que les ordres du sergent l'étaient toujours. Il ne demanda pas pourquoi. Veich avait ses raisons, et les hommes qui exigeaient qu'on les leur expose finissaient rarement mieux informés. Brannoc prit donc sa place contre le mur, près de la porte, et attendit que les choses commencent.
Les trois prisonniers avaient été rassemblés pour la séance d'interrogation. Vaurin, nom que la garnison avait décidé de donner à l'ancien ; Kreth, debout entre deux gardes ; et le guerrier asherath survivant. Ce dernier était ligoté au poteau d'angle de la salle, le visage fermé sur quelque chose qui n'était pas de la peur. Vaurin avait recommencé à psalmodier doucement depuis qu'on l'avait fait asseoir — une psalmodie basse, presque inaudible, qui n'avait plus la résonance qu'elle avait portée dans le bord mais qui ne s'arrêtait pas pour autant.
Vrennel se tenait debout. Il n'aimait pas que ses interrogatoires se fissent assis — il l'avait dit une fois à Veich, qui s'en souvenait, et qui avait pris position contre le mur opposé pour laisser le capitaine occuper l'espace.
— J'ignore si tu comprends ce que je dis, commença Vrennel en regardant Vaurin. Mais si c'est le cas, nous gagnerons tous du temps.
Vaurin ne leva pas les yeux. La psalmodie ne changea pas.
— Pourquoi avez-vous traversé la passe ?
Le silence du Veillant n'avait pas la dimension d'un défi. Il avait la dimension d'un homme dont l'oreille fonctionnait mais dont la hiérarchie de présence plaçait le capitaine en deçà du chant — ce que Vaurin faisait avec sa psalmodie lui demandait toute son attention, et ce qui le sollicitait par-dessus relevait d'un ordre de réalité moins urgent. Brannoc, qui regardait, comprit cela vaguement, et il vit que Vrennel ne le comprenait pas du tout.
— Je ne te demande pas de trahir les tiens. Je te demande simplement pourquoi vous êtes ici.
Vrennel finit par tourner la tête et posa son regard sur le plus jeune des Asheraths.
— Et toi ? Tu as un nom ? J'imagine que tes parents t'en ont donné un.
Le guerrier asherath au poteau leva un instant les yeux vers le capitaine, les rebaissa aussitôt, et resta immobile.
— J'essaie pourtant de rendre cette conversation simple... Qu'est-ce qui mérite autant de silence ?
Vrennel eut un soupir court, il avait compris qu'il n'obtiendrait rien d'eux.
— Sergent, connais-tu quelqu'un qui parle leur dialecte ?
— Personne au fort, capitaine. Mais je connais une femme, dans les bourgs en bas qui pourra nous aider.
— Envoie quelqu'un pour aller la chercher, tout de suite.
Veich fit signe à Daerwin, qui était dans le couloir, et lui dit deux phrases brèves. Ce dernier partit sans demander confirmation. Vrennel s'assit alors, parce qu'il avait compris qu'il ne tirerait rien des Trakhals, et il regarda Vaurin chanter - ce qu'il n'avait pas cessé de faire depuis son entrée dans la pièce.
— Veich, sais-tu qui est ce vieil homme ?
Veich pesa ses mots avant de répondre.
— C'est ce que les leurs appellent un Veillant, capitaine. Et d'après la frontalière, celui-ci compte parmi les plus importants de leur peuple.
Vrennel le regarda longtemps. Il sortit de la pièce et demanda à ce qu'on le prévienne dès que la traductrice serait arrivée au fort.
Vaerina Talvern arriva avant le coucher du soleil, sur le mulet du bourg, escortée par Daerwin qui ne lui adressa pas la parole pendant le trajet parce que c'était l'usage. On la fit entrer dans la cour basse, on lui prit la bête, et elle suivit un garde jusqu'à la salle basse sans demander pourquoi on l'avait appelée — elle l'avait déjà compris en voyant la composition de l'escorte qu'on lui avait envoyée.
Brannoc la regarda entrer, cherchant machinalement à la ranger dans une catégorie familière. Il abandonna rapidement l'idée. Elle était de taille moyenne, ni assez grande pour rappeler les Asheraths qu'il avait vus le matin même, ni assez petite pour ressembler aux femmes de Velrac qu'il avait croisées en chemin. Elle était mince, économe en chair, avec ce sec des frontières qu'ont les femmes qui ne mangent pas tous les jours à leur faim. Sa peau était plus pâle que la moyenne des femmes des bourgs valdornais, sans avoir tout à fait la grisaille que Brannoc avait remarquée chez Kreth — un teint qui hésitait entre les deux comme s'il n'avait jamais su décider auquel des deux camps il appartenait. Ses cheveux sombres, presque noirs, étaient mi-longs, attachés en arrière par un simple lien de cuir, ni tressés à l'asherath ni relevés à la valdornaise. Son visage portait des pommettes hautes que Brannoc, après ce qu'il avait vu de Kreth dans le bord, sut reconnaître pour un héritage qui n'était pas valdornais ; sa mâchoire, en revanche, et son menton plus carré, étaient ceux des femmes des contreforts. Son visage ne portait aucun trait — pas une ligne, pas un cercle, rien de cette écriture noire qu'il avait vue le matin même sur d'autres pommettes —, et il lui vint que c'était la première chose qu'on remarquait chez elle sans savoir qu'on la remarquait : un visage nu. Sur la peau de son cou, sous l'oreille gauche, il crut deviner une marque très pâle, à peine plus claire que la peau autour, ancienne, modeste, qu'elle portait peut-être comme le signe discret d'une origine à laquelle elle n'avait jamais pleinement appartenu.
Elle était vêtue d'une robe brune sobre et d'un manteau plus épais pour les marches, de bonne facture mais usagée, sans ornement. Ses mains, qu'elle posa sur la table quand elle s'assit, étaient longues et fines, soignées sans coquetterie — des mains de quelqu'un qui touche des herbes plutôt que des outres, qui mesure plutôt qu'elle ne porte. Ses yeux foncés se posèrent une fois sur chaque visage de la salle, sans s'y attarder. Elle ne salua pas le capitaine — elle attendit que le capitaine la salue.
— Tu sais pourquoi tu es là ?
— Quand un soldat vient me chercher au galop juste avant le repas du soir, c'est rarement pour me demander des nouvelles de ma santé.
— Tant mieux. Ça nous fera gagner du temps.
— J'aime gagner du temps. Ça me laisse davantage d'occasions de le facturer.
— Tu traduiras exactement ce qui sera dit. Je ne veux ni arrangements, ni résumés, ni interprétations.
— Vous me prenez pour quel genre d'interprète ?
— Pour le genre qui sait parfaitement quand un mot peut éviter une guerre ou en provoquer une.
— C'est une définition plus flatteuse que vous ne le pensez.
— C'est aussi la raison pour laquelle je te demande de ne pas être créative.
— Je ne suis jamais créative avec les mots des autres, capitaine. Seulement avec les miens.
— Bien. Combien ?
— Trois dragmes de l'heure et un mulet pour le retour.
— Le fort manque déjà de mulets.
— Et moi de goût pour les chemins de montagne en pleine nuit.
— Tu négocies toujours ainsi ?
— Seulement quand je sais que l'autre n'a pas vraiment le choix.
— Trois dragmes et un mulet, c'est d'accord.
Vrennel hocha la tête. Vaerina sortit d'une poche de sa manche un petit chiffon noué qu'elle posa devant elle sur la table. Brannoc n'y vit d'abord rien de particulier. Pourtant, Vaurin leva les yeux presque aussitôt — la première fois depuis qu'on l'avait fait asseoir. Brannoc comprit alors que l'objet avait une signification pour les Asheraths. Peut-être un signe de reconnaissance. Peut-être la preuve que celle qui leur faisait face connaissait leurs usages et avait qualité pour leur adresser la parole. Vaurin le regarda quelques instants. Il ne dit rien. Mais sa psalmodie changea. Le rythme demeura le même, pourtant quelque chose s'était relâché dans son attention, comme si Vaerina venait d'obtenir ce qu'aucune question n'avait encore réussi à obtenir : qu'il reconnaisse sa présence. Elle ne chercha pas à profiter de l'instant. Elle resta immobile et attendit que le capitaine commence.
— Demande-lui pourquoi ils ont traversé la passe.
Vaerina retranscrit la question à Vaurin avec une voix posée, dans un dialecte que Brannoc entendit pour la première fois — un ensemble de sons gutturaux étirés, des voyelles plus longues et des consonnes qui se travaillaient au fond de la gorge. Tha kar veroth, en-vaur ash thalken ? Elle attendit.
Vaurin ne répondit pas immédiatement. Quand il parla enfin, il garda les yeux baissés. Sa voix n'avait pas la forme d'une réponse. Elle ressemblait plutôt à celle d'un homme qui énonce une vérité dont il ne se considère pas propriétaire.
Vaerina écouta jusqu'au bout. Quand il s'arrêta, elle attendit encore un moment, pour être sûre qu'il avait fini, et elle traduisit sans changer de timbre :
— Il dit que la terre derrière eux ne tient plus. Il dit que ce qu'on appelle nos creux — il a employé un mot que nous traduirions par creux, oui, ce sont les mêmes choses chez nous et chez eux — ne sont plus des points isolés sur des cartes. Il dit qu'à l'intérieur des terres ardentes, les creux se sont rejoints à certains endroits et qu'ils ont commencé à former une seule étendue qui grandit dangereusement depuis quelques temps maintenant. Il dit qu'une partie des bêtes qui dormaient dans les cratères chauds n'y dort plus. Il dit aussi qu'une partie des sources chaudes qui chauffaient depuis trois cents ans ne chauffe plus.
Vrennel ne réagit pas tout de suite. Il regardait Vaurin sans cesser d'évaluer ce qu'il disait.
— Combien ils sont à traverser ?
Vaerina retourna la question. Vaurin écouta, ne leva toujours pas les yeux, et reprit la parole avec la même cadence basse.
— Il dit qu'il ne sait pas. Il dit que les clans ne se sont pas concertés. Il dit que chaque clan a décidé pour soi quand le creux s'est rapproché de lui. Il dit que les premiers à traverser ne sont pas ceux qu'on a vus aux marches du nord ; il dit que ceux-là sont venus du sud des terres ardentes, et qu'au nord du plateau d'autres clans descendent encore. Il dit qu'il ne sait pas combien ils seront parce qu'il ne sait pas combien de clans la terre aura chassés avant l'hiver.
— Ils traversent pour conquérir ?
Vaerina hésita avant de retourner cette question. Brannoc comprit qu'elle avait choisi son mot avec un soin légèrement supérieur. Vaurin, quand il entendit la traduction, leva les yeux pour la première fois. Il regarda Vrennel directement, et la fixité de son regard avait quelque chose de plus tranchant que toute violence asherath dans le bord. Il parla brièvement.
— Il dit que les Asheraths ne conquièrent pas une terre qui les a déjà chassés une fois. Il dit qu'ils traversent parce que rester c'est mourir, et qu'ils traversent armés parce qu'ils ne savent pas faire autrement. Il dit qu'il sait que vos hommes les tueront. Il dit que ses guerriers tueront des vôtres. Il dit que c'est cela qui va se passer pendant qu'il sera encore vivant, et que cela se passera encore quand il ne le sera plus.
Vrennel garda le silence un moment. Son regard resta posé sur Vaurin, puis dériva vers la table.
— Sergent.
Veich releva légèrement la tête.
— Capitaine.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
Le sergent réfléchit quelques secondes avant de répondre.
— Je pense que ça fait des mois que quelque chose change là-haut. Les troupeaux qui contournent certains pâturages. Les chiens qui refusent une piste qu'ils auraient suivie les yeux fermés. Les chevaux qui se mettent à souffler pour rien.
— Tu m'en as parlé.
— Oui.
— Et je t'ai répondu que les bêtes sentaient parfois des choses qui nous échappaient et qu'il n'y avait rien d'anormal à ce qu'elles modifient leurs habitudes.
— Oui, capitaine.
Le sergent ne mettait aucun reproche dans sa voix. C'était pire.
— Ensuite, il y a eu les disparitions. Des animaux retrouvés morts. D'autres jamais retrouvés du tout. Puis les deux à la fois. Des carcasses d'un côté. Des traces qui s'arrêtaient de l'autre.
Le regard de Vrennel resta fixé sur la table.
— Puis Korthel s'est vidé.
— Oui.
— Et maintenant, dit Veich, les Asheraths traversent la frontière.
Le silence retomba dans la pièce.
— Ils l'ont déjà traversée. Une patrouille trop loin. Un chasseur trop audacieux. Une querelle qui tourne mal. Voilà ce que nous avions l'habitude de voir - tous les deux trois ans sans que cela amène de suite. C'est précisément ce qui m'a empêché de m'inquiéter. Mais là... Un village rasé, des groupes armés qui descendent vers le sud et un Veillant capturé à proximité de Kerehalde... ça, en revanche, nous ne l'avions jamais vu.
Vrennel expira lentement.
— Tu m'as déjà dit tout cela et je n'avais pas mesuré la gravité de ce qui se passait au delà du fort.
Veich ne répondit pas. Le capitaine releva finalement les yeux vers Vaerina.
— Demande-lui depuis quand ça dure.
Vaerina posa la question. Vaurin parla longuement cette fois, sans s'arrêter pour la traduction. Vaerina attendit et traduisit tout ce qu'avait dit l'ancien.
— Il dit que les Veillants ont senti la terre changer il y a deux générations. Il dit qu'au début c'était l'affaire des Veillants seuls, parce que les autres, dans les clans, ne sentaient rien — la terre paraissait la même, les sources chauffaient encore, les bêtes ne tombaient pas. Il dit que les Veillants ont demandé qu'on les écoute. Il dit que les clans les ont écoutés mais qu'ils n'avaient rien à faire de ce qu'ils entendaient parce que rien ne s'était encore montré. Il dit qu'au cours de la dernière génération les choses ont commencé à se dégrader un peu plus rapidement. Il dit que cela fait trente ans qu'il en parle et que cela fait trois ans que ce dont il parlait est devenu visible.
Brannoc, contre la porte, fit le compte rapidement dans sa tête, et il sentit, dans le creux de l'estomac, ce qu'il avait senti devant Kreth dans le bord — cette prise de mesure d'une réalité qui dépassait ce qu'il avait imaginé. Trente ans. Les Veillants asherath savaient depuis trente ans ce que Veich avait découvert au fort depuis seulement quelques mois. Et personne, parmi ceux qui décidaient à Luminara, n'avait jugé nécessaire d'y voir davantage qu'une série d'incidents sans rapport.
— Demande-lui ce qu'ils faisaient dans le bord.
Cette fois Vaurin répondit court, et Vaerina traduisit à mesure, ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là.
— Il dit qu'ils traversaient. Il dit que le bord est le chemin court et que les chemins longs coûtent des jours qu'ils n'avaient pas. Il dit que celui qu'ils portaient avait pris le mal des creux, que ce mal-là n'est pas de ceux qu'un Veillant défait, et qu'ils allaient au hameau demander qu'on leur indique un homme capable de le défaire. Il dit qu'ils savaient ce qu'on fait de gens comme eux dans un hameau valdornais, et qu'ils y allaient quand même.
Vrennel écouta tout cela sans un mouvement du visage. Puis il eut ce demi-sourire des hommes qui se sont fait raconter beaucoup d'histoires et qui les rangent toutes au même endroit.
— Cinq guerriers, dit-il, armés d'obsidienne, à trois lieues d'un village qu'ils venaient de brûler, et qui se promenaient pour trouver un médecin. Note-le, sergent. Note-le exactement comme il l'a dit.
Veich le nota. Brannoc, contre la porte, vit la main du sergent s'arrêter une seconde avant de reprendre, et il ne sut pas ce qui s'était arrêté avec elle.
Vrennel resta silencieux pendant ce qui parut un long temps. Il regardait Vaurin. Le Veillant avait baissé les yeux à nouveau et reprenait sa psalmodie basse, dans le creux entre les questions, comme on remet sur l'établi un ouvrage qu'on n'a posé que le temps d'un échange. Vrennel finit par dire, sans se tourner vers personne en particulier :
— Bien. Très bien. C'est une histoire intéressante. Demande-lui maintenant pourquoi ils ont rasé Vellier.
Vaerina retourna la question. Vaurin leva les yeux vers elle. Puis il tourna lentement la tête vers le capitaine. Ce fut la première fois depuis le début de l'entretien qu'il le regarda véritablement. Un sourire passa sur son visage ; il n'avait rien à voir avec la gaieté, rien non plus avec la moquerie. C'était l'expression lasse de quelqu'un qui voit se refermer une porte qu'il avait cru entrouverte. Le regard dura quelques secondes. Puis Vaurin baissa les yeux. La psalmodie reprit. Elle reprit sans rupture, comme si le silence n'avait été qu'une parenthèse dans quelque chose de plus ancien et de plus important que la pièce où ils se trouvaient. Le chant emplit de nouveau l'espace entre les murs, régulier, patient, indifférent aux regards qui se posaient sur lui.
— Capitaine. Il ne répondra plus à d'autres questions.
— En es-tu sûre ?
— Je suis sûre, capitaine, qu'il vous a déjà répondu à toutes celles auxquelles il avait l'intention de répondre.
Vrennel pinça les lèvres, hocha la tête comme un homme qui inscrit une donnée dans une colonne dont la lecture sera reportée à plus tard, et il fit signe aux gardes d'emmener les prisonniers. Le guerrier au poteau — le flanc pris dans un bandage que le barbier avait serré le matin même et que le sang avait déjà traversé — fut détaché et conduit dehors le premier. Kreth fut menée ensuite — et c'est en passant devant Vaerina, à un mètre, qu'elle eut son seul mouvement de la séance entière : elle inclina très brièvement la tête vers l'interprète, une fraction de pouce, et Vaerina le lui rendit du même infime mouvement, sans tourner les yeux. Personne d'autre dans la salle ne le vit, sauf Brannoc.
Vaurin sortit en dernier, escorté, en chantant.
Quand la porte fut refermée, Vrennel se tourna vers Veich.
— Tu prends la nuit pour rédiger ton rapport, sergent. Je veux tout ce que nous savons et tout ce que nous pouvons soutenir devant un état-major : les mouvements observés, les points de passage, les effectifs que tu estimes plausibles, l'équipement, la discipline, la présence d'un Veillant et tout ce que cela peut signifier. Tu sépares les faits de nos conclusions et nos conclusions de leurs histoires.
— Capitaine.
— Et tu mets de côté ce qu'il a raconté sur ses pierres qui ne chauffent plus. Ça ne va pas au maréchal. Ça nous ferait passer pour des hommes qui répètent des histoires de bonnes femmes du bord.
Veich ne répondit pas. Il fit le signe d'écoute. Vrennel quitta la salle sans regarder Vaerina ni Brannoc.
L'interprète resta assise un instant après que le capitaine fut sorti. Puis elle ramassa son chiffon noué — son objet d'asherath, celui qu'elle avait posé en arrivant — et le rangea dans sa manche avec un soin qui n'était pas pressé. Quand elle se leva, elle s'adressa à Veich pour la première fois :
— Sergent. Je peux voir la jeune femme avant de partir.
Veich hésita un instant.
— Avec moi à côté.
— Avec toi à côté, sergent.
Brannoc, à la porte, eut le sentiment qu'on lui demandait de comprendre quelque chose sans qu'on prenne la peine de le lui formuler. Il regarda Veich passer devant lui, suivi de Vaerina, et il les regarda sortir.
Ossane attendait dans le couloir.
Elle n'avait pas demandé qu'on l'autorise à rester au fort jusqu'à cette heure ; elle s'y était installée, dans le couloir, sur un banc de pierre, avec cette patience qu'elle avait dans la cour de Korthel, et personne au fort n'avait songé à lui dire de rentrer. Elle se leva quand elle vit Vaerina sortir, et elle suivit Veich vers la salle où l'on tenait Kreth séparée, sans qu'on lui en eût donné la permission, parce qu'aucun homme du fort, à ce moment-là, n'aurait su la lui refuser.
Brannoc resta seul un instant dans le couloir vide. Il entendit, derrière la porte, deux femmes qui n'avaient pas la même langue parler une à l'autre quelques mots brefs, à voix très basse — un mot d'Ossane, un mot de Vaerina, un mot de Kreth peut-être, on ne pouvait être sûr —, et puis le silence revint. Au fond du couloir, plus loin, on entendait encore très faiblement la psalmodie de Vaurin que l'on avait conduit dans une autre pièce et qui n'avait pas cessé.
Brannoc rentra dans la cour. La nuit tombait sur Kerehalde. Il s'assit contre le puits, glaive en travers des cuisses, et il essaya de se rappeler la phrase de sa grand-mère, celle qu'elle avait dite quand le puits du village avait pris ce goût étrange — certaines choses dans la terre ne sont pas malades, elles sont parties. La phrase s'agença d'une autre manière dans sa tête à présent qu'il avait entendu ce que disait Vaurin. Sa grand-mère, son village, le puits, la combe basse, les bêtes mortes, le sergent Veich qui commençait à percevoir quelque chose depuis trois ans, le Veillant qui le percevait depuis trente ans — tout cela tenait ensemble, et Brannoc comprenait qu'il avait mis le pied le matin même dans une histoire dont l'ordre dépassait ce qu'on lui avait promis quand il avait pris la solde.
Il regarda la nuit monter du bord, par-delà le mur sud.
Il regarda Brann le jeune, qu'on avait posé sous un drap dans la halle, et qu'on enterrerait dans la cour intérieure au matin selon la coutume du fort.
Il se demanda, sans encore le formuler clairement, qui dans cette journée avait été le sauvage.
L'enterrement de Brann le jeune se fit à la huitième heure du matin, dans la cour intérieure, selon la coutume de Kerehalde qui voulait qu'on rende les jeunes morts du fort à la terre du fort plutôt qu'à celle de leur village d'origine. La règle datait du temps où les corps ne pouvaient pas voyager longtemps sur des chemins surveillés ; elle s'était maintenue, comme tant de règles, au-delà du besoin qui l'avait fait naître, et plus personne ne discutait son bien-fondé, sauf parfois les mères des morts quand on leur retournait, à la place du corps, un anneau et la dernière paie.
La fosse avait été creusée à l'aube par deux hommes de garde dans le carré de terre meuble où le fort enterrait les siens depuis deux siècles. Brann y fut descendu enveloppé dans le drap gris qu'on tient en réserve pour cet usage, sans bois, sans pierre, sans formule de Lux Invicta — le fort de Kerehalde, comme la plupart des garnisons de marche, observait une distance polie avec les rites de l'ordre depuis trop longtemps pour qu'on s'en inquiète. Le lieutenant Marvenne, que Brannoc voyait pour la première fois, dit la formule valdornaise sur la fosse. C'était un grand homme d'une cinquantaine d'années, voûté, le visage long, l'œil triste comme celui des chiens qui ont vu trop d'enterrements et qui savent qu'ils en verront d'autres ; il parla d'une voix basse, sans emphase, comme on parle d'un dossier qu'on referme :
— Brann, fils de Yargo, dix-sept ans, du bourg de Tellech. Tombé à la patrouille du bord, jour de la lune basse. La pierre te garde, le vent passe.
Les hommes alignés répétèrent en sourdine la dernière formule — la pierre te garde, le vent passe — et chacun à son tour, en passant devant la fosse, porta le poing fermé à la pommette gauche. Veich passa le premier après le lieutenant. Tev passa après le sergent. Sa mâchoire, depuis qu'on avait commencé, était restée serrée depuis le début de la cérémonie, et il avait gardé son poing à la pommette plus longtemps qu'aucun autre — quatre, cinq secondes — avant de le baisser. Brannoc passa au milieu de la file. Quand vint son tour, il exécuta le geste plus lentement qu'à l'ordinaire. Il songea que Brann n'était ni un héros ni un imbécile. Il avait simplement été un homme pris dans un instant trop grand pour lui, et c'était peut-être à cela que servaient les rites : à laisser une place aux morts même lorsqu'on ne savait pas très bien quoi penser des derniers choix qu'ils avaient faits.
La fosse fut refermée. La cour se vida. Tev fut le dernier à s'éloigner. Il ne pleura pas. Il n'avait peut-être pas pleuré depuis dix ans. Il regarda la terre meuble pendant un long moment, puis il tourna les talons.
Vrennel reçut Veich à la salle des cartes avant midi, le rapport déjà ouvert devant lui sur la table de chêne large. Il l'avait lu deux fois.
— Sergent, assieds-toi. J'ai relu ton rapport deux fois et je veux que tu m'éclaires sur certains points. Il y a des choses qui me paraissent claires séparément mais qui cessent de l'être dès qu'on les met côte à côte.
Veich tira la chaise et s'assit en face du capitaine. Vrennel avait fait monter du vin chaud — un vin de marche, coupé d'eau et d'épices brûlées — et il leur en servit sans demander si Veich en voulait, parce qu'à cette heure-là un sergent qui n'avait pas dormi aurait été un fou de refuser. Veich prit le gobelet et but une gorgée.
— Vous voulez que je vous explique quoi, capitaine ?
— Page deux. Tu écris "le Veillant a parlé de l'extension des creux dans les terres ardentes sur deux générations." Je veux savoir ce que tu as voulu dire par "extension" et pourquoi tu as gardé le mot "creux" plutôt qu'un mot d'arcanique propre.
— Parce que je n'ai pas mieux, capitaine. "Extension", c'est le mot qui me paraît décrire ce qu'il a raconté. Quant aux creux, c'est le mot qu'emploient les gens des marches, celui qu'a employé l'interprète et celui qu'avait employé le vieux. J'ai gardé le mot qui me semblait le plus proche de ce qu'on a entendu.
Vrennel hocha la tête sans approuver ni désapprouver. Il but lui aussi. Le vin chaud avait cette nuance d'épice brûlée qui ne sentait bon qu'à Kerehalde, parce que c'était une garnison qui n'achetait pas les épices fraîches qu'on payait deux fois leur prix à Velrac.
— Le maréchal Sorr ne va pas aimer le mot "creux", sergent.
— Je m'en doute, capitaine.
— Il va te demander des effectifs. Tu as mis sur la page trois "estimation impossible." Tu sais qu'à la cour du maréchal, "estimation impossible," ça veut dire "le sergent n'a pas fait son travail."
— Je le sais, capitaine. Mais si je mets un chiffre que j'invente, je vous trompe vous, et si vous l'envoyez au maréchal, on le trompe lui, et si le maréchal envoie sur ce chiffre une légion à un endroit où elle ne devrait pas être, on aura des morts en plus pour avoir voulu faire plaisir à un homme qui n'aimait pas le mot "impossible."
Vrennel le regarda un long moment. Il y avait dans son regard, à cet instant-là, quelque chose qui ressemblait à une reconnaissance — un sergent qui résistait sur un mot était plus utile qu'un sergent qui cédait sur tout, et Vrennel, qui était dans son rôle un homme limité mais qui n'était pas un sot, le savait depuis longtemps. Il but encore une gorgée et il tira une autre feuille à lui.
— Je vais reformuler. Je vais mettre "fourchette ouverte" au lieu de "estimation impossible." Le maréchal, ça il aimera. Mais tu me sors la dimension surnaturelle de tes pages, sergent. Tu me la gardes pour toi et tes anciens et les frontalières que tu fréquentes hors-service. Je ne mets pas dans un rapport qui passe par autant d'officiers une histoire de Veillant qui chante sur ses morts. Tu sais ce qui va se passer si j'envoie ça au maréchal ?
— Oui, capitaine.
Vrennel prit sa coupe.
— Il lira le rapport, probablement même jusqu'au bout. Puis il verra les effectifs estimés, les mouvements observés, les incursions confirmées, et il s'arrêtera là parce que ce sont les seules choses sur lesquelles il peut faire écrire des ordres. Des ordres qu'il devra en plus faire valider par tout un tas de vieillards qui n'ont aucune idée de ce qu'il se passe ici au delà des murs de leur majestueuse Valdor. Et je ne lui en veux même pas. Un homme qui doit surveiller trois cents lieues de frontière finit par ne plus croire qu'aux choses qu'il peut compter. Malgré ça, je lui enverrai le rapport. Parce que c'est mon travail. Parce qu'un jour ou l'autre quelqu'un devra prendre une décision et qu'il vaut mieux qu'il dispose des faits lorsqu'il le fera.
Il but une gorgée avant de poursuivre.
— Quant à Luminara... Eux, c'est encore pire.
— Vous les estimez donc si peu ?
— Je les estime beaucoup. C'est précisément le problème. Les gens intelligents trouvent toujours de très bonnes raisons de ne croire qu'à ce qui rentre dans leur vision du monde. Et la leur est éclairée par la Lumière pas par la vérité.
Le silence s'installa quelques secondes.
— Il va falloir que je fasse attention.
— À quoi, capitaine ?
— Tu risques de prendre l'habitude d'avoir raison.
— Ce serait une épreuve pour nous deux.
— Pourquoi pour toi ?
— Parce que je serais alors obligé de vivre avec le souvenir d'avoir eu raison face à mon capitaine.
Vrennel se mit à sourire, très franchement cette fois. Il avait toujours eu une réelle estime pour le sergent Veich et n'avait jamais montré le moindre empressement à le voir quitter ce grade. Après une légère pause, il reprit de plus belle :
— Pour les trois prisonniers : je les envoie à Vellier au général Dyscal directement. Escorte de huit, départ dans cinq jours. Tu dirigeras l'escorte, Veich.
Veich vida son gobelet d'une traite et fit le signe d'écoute, plus court qu'à l'habitude. Il aurait préféré être affecté à une autre mission mais le choix du capitaine était tout ce qu'il y avait de plus logique.
Vaerina attendait dans la cour le mulet qu'on lui avait promis. Elle avait pris le temps de manger une part de pain et de fromage à la cuisine, parce que c'était dans son tarif et parce qu'elle savait qu'il n'y aurait rien d'autre avant son retour au bourg. Elle s'était assise sur le banc de pierre près de la fontaine — celui-là même où Ossane attendait la veille — et elle attachait sans hâte le lien de sa cape pour le voyage.
Veich vint à elle. Elle le regarda venir sans se lever.
— Sergent.
— Vaerina. Je t'ai fait attendre.
— Tu as fait ton rapport. Je préfère que tu prennes le temps de bien le faire, et que tu me payes après, plutôt que tu me payes vite et que ça se passe mal pour quelqu'un.
Il sourit — petit sourire d'homme qui retrouve une vieille connaissance après une affaire compliquée. Il sortit une bourse de sa ceinture, en tira trois dragmes et les déposa dans la paume tendue de l'interprète. Elle les fit disparaître sans même les compter.
— Merci, sergent.
— Ne me remercie pas. C'est le capitaine qui paie.
— Sinon ta femme va bien depuis tout ce temps ?
Le visage de Veich se referma légèrement.
— Elle tient le coup. Elle a perdu sa sœur au cœur de l'hiver. Une mauvaise fièvre. Depuis, elle sort moins et parle moins aussi. La maison paraît plus grande qu'avant.
— Je n'avais pas appris la nouvelle.
— Nous n'en avons pas beaucoup parlé.
Vaerina posa une main sur son avant-bras.
— J'en suis sincèrement désolée, Veich. Tu lui transmettras mes pensées quand tu lui écriras.
— Je le ferai. Ça lui fera plaisir de savoir qu'on pense encore à elle de ce côté-ci des montagnes.
Ils s'assirent côte à côte sur le banc. Le chien roulé contre le mur n'accorda pas la moindre attention à leur arrivée. Il dormait profondément, le museau enfoui sous sa queue. Pendant quelques instants, ils regardèrent simplement la cour vivre autour d'eux.
— Alors ? finit par demander Veich. Qu'as-tu pensé de tout ça ?
— De l'interrogatoire ?
— Oui.
Vaerina laissa échapper un souffle pensif.
— Honnêtement, je ne sais pas encore quoi en penser. J'ai déjà traduit des négociations, des querelles de clans, des témoignages devant des magistrats. Mais ça... c'était autre chose. Je n'avais encore jamais rencontré de Veillant. Je ne pensais même pas en rencontrer un jour. Chez nous, on parle d'eux comme de personnages qui vivent loin au-delà des plateaux.
Veich tourna légèrement la tête vers elle.
— Et maintenant que tu en as vu un ?
— Cet homme est important, Veich. Je ne sais pas exactement de quelle manière, mais j'en suis convaincue. Quand il entrait dans une pièce, tout le monde se mettait à tourner autour de lui sans même s'en rendre compte. Les prisonniers, le capitaine, les soldats... même moi. J'avais l'impression que quelque chose de plus vaste passait par lui.
Veich resta silencieux un moment.
— Et la jeune femme ?
Cette fois, Vaerina prit davantage de temps avant de répondre.
— C'est elle qui m'inquiète le plus.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'arrive pas à la comprendre.
Elle chercha ses mots.
— Ce n'est pas de la peur. Ni de l'admiration. C'est autre chose. Pendant tout l'entretien, j'avais l'impression qu'elle se trouvait à un endroit où personne d'autre n'était encore arrivé. Comme si elle avançait vers quelque chose que nous ne pouvions pas voir.
Veich fronça les sourcils.
— Ça ne veut pas dire grand-chose.
— Je sais.
Un sourire embarrassé passa sur son visage.
— Si tu me demandais de l'expliquer, j'en serais incapable. C'est simplement une impression. La sensation qu'elle a un rôle à jouer dans une histoire qui n'a pas encore commencé. Quelque chose d'important. Quelque chose qui la dépasse elle-même. Vous allez la garder ici ?
— Pas longtemps. On les envoie au général Dyscal dans cinq jours.
— Ils n'en reviendront pas.
— Je ne peux rien y faire malheureusement.
Elle inclina la tête, très légèrement, et il y eut dans ce mouvement une chose dont Veich ne demanda pas l'explication et qu'elle ne lui donna pas. Daerwin amenait son mulet. Elle prit la bride sans le remercier, parce qu'on ne remerciait pas un soldat pour son service, et elle tira la bête vers la poterne. Au seuil de la poterne, elle se retourna. Elle dit quelque chose à Veich — une seule phrase, en asherath cette fois, dans le dialecte qu'elle avait employé toute la séance. Veich, qui n'en comprenait pas un mot, hocha la tête comme s'il avait reçu une information importante. Vaerina sortit.
Ossane et Veich montèrent à la courtine sud après le repas de midi. C'était l'idée d'Ossane plus que celle du sergent, mais ce dernier n'avait pas opposé de résistance — ils avaient besoin tous les deux d'un endroit où parler sans être entendu. La courtine sud, à cette heure, n'avait qu'un homme de garde qu'on pouvait, par un mot, écarter d'une trentaine de pas. Le sergent et la frontalière restèrent côte à côte contre le créneau, à regarder vers le bas de la pente.
— La bordure a encore avancé cette nuit.
Elle passa les doigts sur la pierre du créneau.
— Les chiens ne s'approchent plus de l'ancien ruisseau. Les oiseaux contournent la combe. Même les chevaux le sentent maintenant. Et pourtant tu pars à Vellier.
Cette fois, Veich tourna la tête vers elle.
— Quelqu'un doit y aller.
— Quelqu'un, peut-être. Toi, je n'en suis pas certaine.
Le sergent eut un sourire fatigué.
— Voilà que tu te mets à discuter les ordres maintenant ?
— Je discute les mauvais ordres depuis longtemps. Je suis simplement devenue plus polie avec l'âge.
Le sourire de Veich s'élargit un instant avant de disparaître.
— Je dois accompagner les prisonniers. Vrennel l'a décidé.
— C'est justement pour ça que je voulais te parler.
Le vent passa sur la courtine.
— Le Veillant et la jeune femme, reprit-elle. Tu dois veiller sur eux. Ils sont importants.
Veich la regarda sans rien dire.
— Depuis leur arrivée, il y a quelque chose autour d'eux qui change. Je ne sais pas comment l'expliquer autrement. Quand je les ai vus après leur capture, je sentais seulement... une présence. Aujourd'hui c'est différent. C'est plus fort. Comme si quelque chose se rapprochait d'eux ou comme si eux-mêmes s'approchaient de quelque chose.
— Vaerina m'a dit presque la même chose.
— Alors écoute-la autant que moi.
— Et pour faire quoi, Ossane ?
Pour la première fois, une pointe d'agacement traversa sa voix.
— Je suis sergent d'un fort frontalier. Je commande trente-deux hommes quand ils sont tous présents et vingt-sept quand Valdorne traverse une mauvaise saison. Je n'ai aucune autorité sur le destin d'un Veillant capturé. Qu'est-ce que tu voudrais que je fasse ?
— Quelque chose.
— Voilà qui éclaire merveilleusement la situation.
— Ce n'est pas toi de hausser les épaules et d'attendre que les choses se passent. Je me souviens simplement de l'homme qui a passé deux ans à faire la cour à une femme qui refusait de lui adresser plus de dix mots à la fois.
Veich éclata de rire malgré lui.
— Deux ans ? Tu exagères.
— Dix-huit mois, alors. Ce qui reste une durée absurde.
— Elle était prudente et têtue.
— Et pourtant tu n'as jamais abandonné. Tu savais que c'était la femme de ta vie et rien n'aurait pu t'en détourner.
Ossane posa une main sur son avant-bras.
— Si tu avais considéré chaque obstacle comme une raison suffisante de renoncer, tu n'aurais jamais épousé ta femme. Et tu n'aurais certainement pas réussi à avoir trois enfants avec son caractère.
Veich secoua la tête en souriant.
— Voilà une attaque particulièrement déloyale.
— Les attaques déloyales sont souvent les plus efficaces.
Le silence revint entre eux.
Au-dessus de la combe, un vol d'étourneaux infléchit sa trajectoire pour éviter une portion de ciel que ni l'un ni l'autre n'aurait remarquée quelques années plus tôt.
— Tu crois vraiment qu'ils comptent ?
— Oui, tous les deux.
Veich resta longtemps appuyé au créneau.
— Alors je suppose qu'il va falloir que quelqu'un garde un œil sur eux.
— Voilà qui te ressemble davantage.
Le sergent regarda la route qui serpentait vers Vellier.
— Chez nous, on dit qu'une clôture n'arrête pas le vent. Elle indique seulement de quel côté un Valdornien doit se tenir quand il souffle.
— Et de quel côté vas-tu te tenir ?
— Du mauvais, évidemment. C'est toujours là qu'on finit par avoir besoin de moi
Ils restèrent encore quelques instants côte à côte contre le créneau, sans éprouver le besoin d'ajouter quoi que ce soit. Le vent remontait de la combe par rafales irrégulières, portant avec lui l'odeur des pins et de la terre humide. Finalement, Ossane repoussa la pierre du créneau du plat de la main et se redressa.
— Je ferais mieux de rentrer avant la tombée du jour.
Veich acquiesça.
Ils descendirent ensemble l'escalier de la courtine. Arrivés dans la cour du fort, ils se séparèrent sans cérémonie. Ils se connaissaient depuis trop longtemps pour avoir besoin de prolonger les adieux.
Le sergent la regarda franchir la porte extérieure et s'engager sur le sentier qui descendait vers Korthel. Sa silhouette se réduisit peu à peu parmi les rochers et les bouquets de pins accrochés à la pente, jusqu'à disparaître derrière un pli du terrain.
Brannoc tira la deuxième garde de la nuit. Il s'y présenta sans qu'on l'eût appelé, parce que c'était son tour selon le tableau, et parce qu'il n'aurait pas dormi de toute façon.
Veich monta à la courtine vers la fin de la première veille, comme il l'avait fait la veille. Il portait, cette fois, une coupelle de bois où fumait du vin chaud — pas de mesure pour deux, juste la sienne, mais Brannoc devina à la manière dont le sergent posa la coupelle entre eux sur le rebord du créneau que c'était une invitation. Il ne demanda pas la permission. Il en but une gorgée. Le vin avait la même nuance d'épice brûlée que celui de la salle des cartes.
— Tu n'as pas dormi, Verren ?
— Pas beaucoup, sergent.
— Personne ne dort la première nuit après avoir perdu un homme de sa colonne. Avec les années, soit tu apprendras à dormir malgré eux, soit tu ne l'apprendras jamais. Dans dix ans, tu sauras lequel des deux tu es.
Brannoc rendit la coupelle. Veich but à son tour.
— Je peux vous demander quelque chose, sergent ?
— Demande.
— Si c'était moi qui avais lancé le javelot. Vous me regarderiez comment ?
Veich ne répondit pas tout de suite. Il regardait la nuit qui s'étendait sur la combe, et la même brume sèche qui flottait à mi-pente, et qui — Brannoc le voyait à présent, parce qu'il savait regarder — montait un peu plus haut qu'il y avait deux jours.
— Je te regarderais comme un homme qui a vu la mort arriver sur lui et qui a choisi trop vite. Et je te regarderais aussi comme un homme vivant. Tu sais ce qui distingue les vétérans des morts, Brann ? Ce n'est pas qu'ils prennent toujours la bonne décision. C'est qu'ils survivent assez longtemps pour comprendre celles qu'ils ont mal prises. Le garçon qui a lancé ce javelot n'aura jamais cette chance. Il est mort dans la même journée que son erreur. Toi, tu es encore là. Alors cesse de te demander ce que je penserais de toi si tu avais lancé le javelot. La question qui compte, c'est ce que toi tu feras demain après avoir vu ça. Parce que c'est ça, l'expérience. Ce n'est pas savoir avant, c'est comprendre après. Tu as vu ce qui s'est passé. Tu as vu ce que la peur peut faire à un homme. Tu as vu ce qu'elle coûte. La prochaine fois que tu verras quelqu'un lever son arme sous l'emprise de la panique, tu le reconnaîtras peut-être une seconde plus tôt. Et parfois, sur une frontière, une seconde vaut davantage qu'une armure. Ce qui est arrivé aujourd'hui est une mauvaise chose. Mais ne gaspille pas ce qu'elle peut t'apprendre. Brannoc a payé pour cette leçon. Assure-toi au moins que sa mort ne soit pas perdue. Je vais me coucher, bonne garde, Verren.
— Bonne nuit, sergent.
Veich descendit l'échelle. Brannoc resta seul sur le chemin de ronde, la coupelle vide entre les mains, à regarder la brume sèche monter d'un pouce. Il se demanda si les hommes qu'on lui avait appris à craindre étaient bien ceux qui se trouvaient de l'autre côté.
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